Nouvelles frontières

De la place Rouge à Tiananmen

L’économie chinoise connaît une panne? Une explosion dévaste le port de Tianjin? A Pékin, ces signes de faiblesse n’entament pas le désir de célébrer la grandeur nationale. Après avoir fêté l’obtention des Jeux olympiques d’hiver de 2022, la capitale chinoise prépare activement son grand défilé marquant la victoire finale sur le fascisme. Après la Russie le 9 mai, la Chine, le 3 septembre, exhibera sa puissance militaire, au nom de la paix mais avec passablement d’arrière-pensées politiques.

La diplomatie commémorative du 70e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale n’en finit plus. Car, si les armes se sont tues en mai 1945 sur le continent européen, il a fallu attendre le 2 septembre de la même année pour voir le Japon capituler après avoir été annihilé par le feu nucléaire américain. Comme en Russie, le pouvoir chinois veut en faire un événement marquant l’avènement d’une ère nouvelle, celle où les anciennes victimes de l’impérialisme occidental ou nippon ont définitivement redressé la tête pour s’imposer en partenaire égal des Etats-Unis.

Pékin a envoyé des invitations tous azimuts aux chefs d’Etat de la planète. Mais le malaise est le même qu’il y a quatre mois sur la place Rouge. Comment se rendre à Pékin alors que la puissance militaire chinoise se redéploie sur son pourtour maritime, au grand dam de ses voisins dont plusieurs sont des alliés des Etats-Unis? Du coup, les chefs d’Etat occidentaux devraient briller par leur absence (pour l’heure, seule la présidence tchèque a répondu favorablement, la Suisse devrait être représentée par son ambassadeur). Mais pour Pékin, c’est surtout la réponse des pays de la région qui importe. Vladimir Poutine est le premier à s’être manifesté. La Mongolie et plusieurs pays d’Asie centrale ont également signalé leur participation au plus haut niveau (y compris avec des troupes pour certains). La plus belle «prise» est toutefois la Corée du Sud, dont la présidente, Park Geun-hye, vient de confirmer sa présence. Séoul est l’un des principaux pays de bascule dans la lutte d’influence que se livrent la Chine et les Etats-Unis dans le Pacifique Ouest.

Reste à voir ce que fera le Japon, sur le banc des accusés, et principal allié de Washington face à la Chine. Dans une logique de réconciliation, Shinzo Abe devrait faire le déplacement. Mais dans le climat anti-japonais quasi hystérique entretenu par le pouvoir chinois, il est impensable de se présenter à la tribune de la porte de la Paix céleste. Assister au défilé des soldats qui veulent redessiner la carte de la région tournerait à l’humiliation. Le premier ministre pourrait opter pour la solution allemande: comme Merkel à Moscou, au nom de la responsabilité passée de son pays, Shinzo Abe se rendrait à Pékin le 3 septembre ou le lendemain, sans assister à la démonstration de force sur Tiananmen.

Ce défilé – le premier du genre depuis la fondation de la République populaire en 1949 – soulève d’autres questions. Le statut de victime du fascisme de la Chine est indéniable, c’est même le pays qui a subi les plus lourdes pertes civiles de tout le conflit. La célébration de la victoire et la mise en scène du rôle du parti communiste sont plus contestables. A l’époque, côté chinois, ce sont les nationalistes au pouvoir – uni pour l’occasion aux rebelles de Mao Tsé-toung – qui ont livré l’essentiel de l’effort dans la guerre de résistance. Leurs héritiers, réfugiés à Taïwan, n’ont pas été invités. De même, les représentants démocrates de Hongkong ont été écartés. La guerre contre le fascisme n’était-elle pas aussi une lutte pour la démocratie?

Après avoir fêté l’obtention des JO d’hiver de 2022, Pékin prépare son grand défilé marquant la victoire sur le fascisme