Le peuple suisse a tranché. Le prix réglementé du livre ne sera pas institué. Résultat d’un travail de rassemblement de l’ensemble des professionnels du livre, soutenu par une majorité de votants en Suisse romande, cette proposition visant à protéger le livre a donc été écartée. Au lendemain de cette campagne, un élément ressort pourtant comme favorable à l’ensemble de la réflexion: le livre n’est pas un simple produit de consommation, mais bien un objet culturel.

La particularité d’un bien culturel comme le livre est d’intervenir sur un marché; il relève donc de l’activité économique au sens le plus traditionnel du terme. Le monde du livre est aujourd’hui traversé par une révolution technologique et une évolution économique dont le caractère concomitant fait émerger l’importance du défi, synonyme de survie.

En ce qui concerne l’évolution technologique, il est à rappeler que le livre a accompagné l’histoire de notre humanité et que l’émergence des tablettes et des livres électroniques révèle une formidable révolution technologique dont le caractère entraînera ses conséquences sur pratiquement toutes les productions, relations et créations humaines.

En revanche, l’évolution économique, la simple exposition du livre à la loi de l’offre et de la demande, fait émerger un cadre sur lequel les politiques ont une marge d’action. En effet, le livre – au sens de la littérature que nous défendons – entretient une relation forte avec le territoire, la culture et la langue qui le caractérisent. Les maisons d’édition romandes comme les librairies indépendantes composent une chaîne coordonnée et harmonieuse tournée vers la création. Face à une industrie mondialisée du best-seller, avec la multiplication des points de vente qu’elle entraîne, y compris les hypermarchés, et une compression des prix ainsi qu’une stratégie de vente des best-sellers garantissant 80% de leur chiffre d’affaires, c’est toute cette chaîne qui est menacée. Si on laisse faire la simple règle de la concurrence, on met en danger cette diversité de la création littéraire romande.

Les pouvoirs publics ont donc une marge de manœuvre, et le refus d’un outil, la loi sur la réglementation du prix du livre, ne doit pas avoir pour conséquence la disparition de notre objectif, à savoir la sauvegarde du livre dans notre région. Bien au contraire, il faut repenser les interventions nous permettant d’atteindre nos objectifs. Le 25 avril 2012, à l’occasion du 26e Salon international du livre, Alain Berset, nouveau conseiller fédéral en charge du Département fédéral de l’intérieur et, à ce titre, de la culture, est intervenu lors de son inauguration pour rappeler le nécessaire combat en faveur du livre. Une inauguration marquée par l’ouverture du débat sur la manière de soutenir le livre, nourri par les exposants les plus divers, notamment les invités, les libraires, les éditeurs et les auteurs.

Face au désarroi engendré par cette défaite électorale, je préconise que les collectivités publiques, cantons et villes de Suisse romande se mettent au travail pour dégager une refonte de nos interventions spécifiques en faveur d’une politique coordonnée à l’échelle de notre région, de notre culture et de notre langue. L’addition de six micropolitiques publiques, fussent-elles doublées par des interventions des plus grandes villes à la même échelle, ne fonde pas une politique d’intervention cohérente. Une telle politique devrait aujourd’hui être développée par une approche cohérente dans le monde de l’école, grâce notamment au Plan d’études romand, par la promotion des auteurs suisses d’expression francophone, par un soutien coordonné aux auteurs et aux éditeurs, comme aux libraires indépendants, à l’instar de ce que la Conférence intercantonale de l’instruction publique a pu faire avec les principales villes de Suisse romande et des milieux professionnels avec la mise sur pied de la Fondation romande pour le cinéma. Je préconise le même élan de rassemblement en faveur du livre.

Au cours des prochaines semaines et mois, cette réflexion sera développée tant par les milieux professionnels que par l’ensemble des collectivités publiques. La Fondation pour l’écrit, aujourd’hui subventionnée par les pouvoirs publics pour soutenir certaines manifestations culturelles du Salon du livre, doit être saisie de cette réflexion de manière à ce que les futures éditions permettent non seulement la reprise de ces débats, mais également la mise en discussion des propositions d’action. A cet égard, un panel de dialogue entre les différents acteurs politiques et professionnels, au niveau romand et en complément de l’action de la Commission consultative de mise en valeur du livre, doit être constitué.

Le désespoir n’est pas de mise. Plus que jamais, le temps est à la réflexion et à l’action. Ce qui crée une partie de notre richesse culturelle attend des pouvoirs publics des propositions d’innovation, la capacité de dépasser des interventions aujourd’hui insuffisantes et obsolètes face au double défi technologique et économique que traverse le livre.

Le désespoir n’est pas de mise. Plus que jamais, le temps est à la réflexion et à l’action

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