La scène est terrifiante. Comme dans les pires moments d'hystérie collective, ce sont des dizaines de milliers de personnes qui, chantant et exultant, ont en plusieurs lieux du Rwanda, assisté à des exécutions publiques organisées par les autorités.

Lorsque l'exécution d'un homme suscite de la curiosité macabre, ou au contraire une indifférence blasée, l'affaire est grave. Mais lorsqu'elle provoque pareils signes d'enthousiasme, qu'elle devient une cérémonie d'exutoire collectif, elle est révélatrice d'un trouble abyssal. Alors que les Tutsis rwandais – ainsi que les Hutus modérés – ont vécu l'un des grands drames de l'histoire de l'humanité, lors du génocide de 1994, ils ont depuis lors été pratiquement laissés à eux-mêmes. Entre indifférence pure et simple et sentiment de culpabilité, peut-être sincère mais tardif et surtout sans effets pratiques, la communauté internationale n'a eu de cesse de souhaiter que l'on tourne la page de cet embarrassant épisode. Ceux qui réclament justice, les proches des centaines de milliers de personnes qui ont péri dans ce programme d'extermination conduit à la machette, tous ceux qui ne peuvent oublier sont de ce fait insidieusement traités d'extrémistes et de revanchards.

C'est entendu, rien ne peut justifier la mise à mort par un Etat d'un homme ou d'une femme, et tous ceux qui s'insurgent contre les exécutions au Rwanda jouent leur rôle en le faisant. Mais le seul fait de reconnaître l'existence de crimes contre l'humanité offre à cette dernière à la fois un lourd privilège et une obligation. Le premier est de devenir solidairement responsable du sort de ces criminels; la seconde, de donner aux victimes les moyens d'obtenir un minimum de justice. Si, comme c'est le cas au Rwanda, les Etats ne remplissent pas cette obligation, ils ajoutent à la culpabilité de ne pas avoir agi celle d'avoir donné l'occasion de surgir à cet exutoire collectif.

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