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Emmanuel Macron se révèle machiavélien dans sa volonté de qualifier les choses dans leur authenticité en brisant les rets de la langue de bois. Bruxelles, 15 décembre 2017.
© LUDOVIC MARIN

Opinion

Machiavel, Macron et l’histoire suisse

Il est temps de redécouvrir le génial théoricien du politique que fut l’illustre Florentin alors que la démocratie semble chancelante, écrit l’historien Olivier Meuwly

Redécouvrir Machiavel. A l’ère des réseaux sociaux pourvoyeurs d’une opinion publique parfois dévoyée, de démocraties déstabilisées, d’une foi presque désespérée dans un peuple investi d’un savoir universel, l’exercice ne peut s’avérer que stimulant. C’est à cette redécouverte qu’invite le spécialiste du XVIe siècle italien Patrick Boucheron dans un essai aussi bref que passionnant: Un Eté avec Machiavel.

L’illustre Florentin n’a-t-il pas été lui-même victime d’une véritable fake news? La légende ne lui a-t-elle pas attribué la célèbre et désabusée sentence selon laquelle la fin justifierait les moyens? Qu’en est-il en définitive? Boucheron élargit la réflexion et montre que celui qui passe à juste titre comme l’un des premiers penseurs républicains avait un autre projet que celui de rédiger un manuel pour futurs despotes. Ce n’est pas une théorie du pouvoir qu’il expose, il entend au contraire ausculter les fondements de la politique afin que le peuple, détenteur unique de la souveraineté, puisse s’approprier sa mission en connaissance de cause.

Car Machiavel, analyste conséquent de la république, est convaincu que la multitude sera toujours plus sage et plus constante qu’un prince unique. S’il ne scrute pas les procédures encadrant l’exercice de cette souveraineté, il restera ferme sur la nature de son propriétaire. Mais comment alors interpréter ses considérations sur la pratique politique? Comment expliquer sa cynique justification du meurtre de Rémus par son frère Romulus au nom des effets bénéfiques que cet acte a produits sur la suite de l’histoire romaine?

Un manuel au service du peuple

Machiavel procède à un jugement rétroactif du forfait «romulien»: comme le démontre Boucheron, l’admirateur des milices armées selon le modèle helvétique ne prône en aucun cas la trahison ou le mensonge comme outils de gouvernement, mais se fait le chantre d’une philosophie de la nécessité, qui «repose sur le principe de l’indécision et de l’imprévisibilité de l’action». Il éclaire ainsi la réalité non seulement du pouvoir, mais aussi de la république, caractérisée par le conflit, la discorde, l’inimité. Dès lors, comme le résume l’historien français, «les lois justes résultent d’un bon usage de ce conflit social original».

Dans notre modernité apparemment lasse de la démocratie, les mots de Machiavel résonneront peut-être comme une prophétie

C’est dans ce contexte que Machiavel, à la fois acteur déchu de la vie politique, observateur des jeux de pouvoir qui se déroulent sous ses yeux, mais surtout historien, comprend sa mission: décrire ce qui s’est passé et montrer qu’au-delà de tout jugement moral, de tout idéalisme, tel ou tel événement fut possible. Et pour donner corps à son récit, une seule méthode est applicable: appeler les choses par leur nom, ne pas tricher avec les termes, ne pas s’aveugler devant un réel qui se dérobe aux enluminures, aux faux-semblants qui détourneront le citoyen, l’égareront et, en définitive, saboteront la république elle-même.

Allons un pas plus loin. Dans notre modernité apparemment lasse de la démocratie, les mots de Machiavel résonneront peut-être comme une prophétie. Mais peut-il être considéré comme l’annonciateur des subversions de la démocratie auxquelles on assiste parfois? Ce serait lui faire injure. S’il mérite de voir son patronyme transformé en adjectif de la langue universelle, à «machiavélique» doit être préféré «machiavélien»! Son apport à la compréhension du politique d’aujourd’hui n’en sera que plus grand.

Redonner du sens aux mots

C’est le théoricien lucide du politique qu’il convient de redécouvrir. Dans les sentiments corrompus qui peuvent hanter tel homme ou telle femme politique sans doute, mais aussi dans une appréhension clairvoyante des fonctionnements intimes d’un pouvoir placé sous le contrôle du peuple.

Emmanuel Macron se révèle machiavélien dans sa volonté de qualifier les choses dans leur authenticité en brisant les rets de la langue de bois, pour accéder au réel qui se cache derrière les mots et résoudre les problèmes qu’il a jugé utile d’affronter. Mais machiavélienne aussi Angela Merkel, qui a bâti sa théorie du pouvoir sur un consensus interpartisan seul à même de dépasser les clivages que charrie, ou enfante, naturellement la vie républicaine: le consensus ne surgit pas d’un idéal fantasmé.

Machiavélien enfin le système suisse… Ne s’est-il pas édifié sur une accumulation d’expériences conflictuelles pour accoucher, au fil du temps, de solutions certes drapées dans une vision idéale de la démocratie, mais surtout destinées à régler concrètement des clivages qui menaçaient d’engloutir le frêle esquif helvétique dans les tourments d’une histoire européenne depuis toujours tumultueuse? Le système de milice qui répartit les responsabilités, la collégialité qui les unit, le fédéralisme, la démocratie directe: autant de réponses à des crises existentielles, à des moments précis de son histoire. Une philosophie idéaliste de la nécessité, aurait peut-être conclu Machiavel!

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