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Lors de la parade de la CGT et du Parti communiste, le 1er mai 1968 à Paris, les femmes s’étaient regroupées pour faire valoir leurs droits propres.
© Jacques Marie/AFP

Revue de presse

Les machos de mai 1968 n’ont pas changé grand-chose dans la vie des femmes

Pendant les manifestations, les filles défilaient main dans la main avec les garçons. Désormais armée de la pilule contraceptive, la génération du «baby-boom» voulait expédier les «anciennes valeurs» aux poubelles de l’histoire. Mais le MLF, lui, n’était pas encore né…

Cinquante ans après, on s’écharpe beaucoup, ces jours-ci, pour tenter de qualifier (en bien ou en mal) l’héritage de mai 1968. Il était d’ailleurs intéressant de voir, ce mercredi soir, 68, année érotique, le reportage diffusé sur RTS Un, juste avant le débat d’Infrarouge consacré aux restes «de cette révolution sociale majeure». Car au bout du compte, ce dont les intervenants ont beaucoup parlé après le film, c’était de l’émancipation sexuelle, particulièrement celle des femmes. D’ailleurs à l’époque, la Feuille d’avis de Lausanne, ancêtre de 24 heures, parlait de «La femme libre»:

Le film et les débattaires invités sur le plateau d’Alexis Favre l’ont bien montré: dans l’effervescence de ces journées où la parole s’est élevée, les corps se sont aussi mis à exulter, découvrant avec l’avènement de la pilule contraceptive les mystères alors encore épais de la sexualité pour le plaisir. Au sein de ce mouvement libérateur, un mouvement plus intime s’est incontestablement déployé: celui des mots que les jeunes osaient enfin poser «sur la table», clitoris, pénis, plaisir, orgasme, mais aussi désobéissance, émancipation, féminisme, égalité hommes-femmes.

Mai68.e-monsite.com le dit très clairement: «La crise de 1968 a changé la vie des femmes. Elles sont devenues plus libres et respectées. Elles découvrent que, comme les autres, elles ont le droit de parler haut et fort; de parcourir sans honte une rue pour dire non à une société qui semble les ignorer. Elles revendiquent le droit de prendre leur vie en main et d’être égales aux hommes. Fini la servante du seigneur, la femme de son mari, la bonne de son maître, la secrétaire de son patron.» Mais le magazine Elle n’est pas tout à fait d’accord avec ça: «La révolution de mai voulait tout balayer… sauf le pouvoir des hommes. Les militantes ont dû attendre 1970 pour fonder le MLF et commencer vraiment leur libération.»

Les garçons parlent, les filles écoutent

Et d’expliquer: «La presse traque les jolies filles. L’icône du mouvement, surnommée la Marianne de Mai, est une jeune Anglaise, mannequin. Sur une photo qui a fait le tour du monde, elle domine la foule, juchée sur des épaules masculines. Dans les facs, lors des AG, les garçons montent en chaire, tandis que les filles écoutent dans les rangs. Ils font les discours, écrivent les textes inspirés de Marx et Hegel, elles tapent à la machine les tracts qu’elles distribuent dans la rue. […] Tout était remis en question, les rapports prof-élève, patron-ouvrier, riche-pauvre… Tout, sauf le rapport homme-femme.»

Marie Claire confirme: «Les mecs, qui accaparaient la parole, n’étaient absolument pas féministes. Nos histoires de contraception, de mères célibataires, ce n’était pas un sujet pour eux. Le slogan «Les hommes au micro, les femmes à la ronéo» circule, et une fois les barricades détruites, des femmes exaspérées face à cette division sexuelle du travail lancent leurs propres groupes avec une constante: la non-mixité.» Car «la femme de 1968 est une femme à la fois contrainte et qui aspire à la liberté», résume le HuffingtonPost.

Aucun slogan féministe

En cette année de jubilé, un consensus semble régner, qu’exprimait sans détour, il y a cinq ans déjà, Michelle Zancarini-Fournel, professeure émérite d’histoire contemporaine à l’université de Lyon 1 et codirectrice de la revue Clio, sur le site Semainehistoire2013.com: «L’imaginaire collectif se concentre sur les manifestations. Quand on regarde les photos, on voit autant de femmes et de filles que d’hommes et de garçons. C’est une chose qu’on dit peu: les femmes ont manifesté. Elles n’étaient pas que les porte-drapeaux de ces messieurs.»

Mais «non, en 1968, on ne croise aucun slogan féministe, enchaîne la chercheuse. Il est communément admis que les premières revendications […] ont été portées par le MLF […]. C’est le premier groupe à s’être proclamé féministe, en réclamant le droit à l’IVG, par exemple.» Pour elle, le féminisme de l’époque, c’était «une rivière souterraine»: «Elle ne se voit pas mais change en profondeur la nature de la terre. C’est l’époque où un certain nombre de femmes va oser le divorce. C’est aussi l’époque où l’on commence à faire moins d’enfants.» Et de préciser que la «parité», alors, n’était que «visuelle» et non dans la réalité: «Le machisme ambiant était de la partie. Le journal de la CGT, Le Peuple, avait consacré un article à la grève des employées des chèques postaux. Le commentaire de la photo disait: «Quel joli visage elle a, notre grève.»

Le début des réunions non mixtes

«Il y aurait long à dire», selon Florence Prudhomme sur Mediapart, à propos de «la prétendue mixité démocratique», où de facto les hommes détiennent encore le pouvoir en 1968, «en usent et en abusent à l’encontre des femmes». «Et il aura fallu quelques décennies de réunions non mixtes pour arriver à déconstruire cette égalité de façade qui se décline en violences conjugales comme en inégalités salariales. Et il faudra sans doute encore quelques années ou décennies pour déconstruire le prétendu «consentement» des femmes à la violence qui s’exerce contre elles. Ce que le mouvement #MeToo a récemment commencé à faire.»

Bref, caricaturant la chanson, «Etre une femme libérée, en mai 1968, c’était pas si facile», conclut L’Obs. «Il fallait d’abord faire la révolution, et l’on s’occuperait ensuite des femmes, disait-on. Mais si mai 1968 ne fut pas féministe, son onde de choc a amorcé une certaine «prise de conscience», reconnaissent aujourd’hui certaines militantes de la première heure. […] Un remarquable vent de liberté. Une impulsion décisive dans la lutte pour l’émancipation féminine.»

Bain des enfants et repas de monsieur

«Sous de Gaulle, on ressentait tous une certaine privation de liberté», se souvient une militante devenue philosophe après les barricades. «A l’époque, les femmes subissent de nombreux interdits: du simple port du pantalon considéré depuis 1800 comme un travestissement, aux rapports sexuels avant le mariage susceptibles de les déshonorer. Il est tout aussi difficile pour elles de revendiquer la moindre responsabilité ou ambition professionnelle. Leur place se devait d’être au foyer à s’occuper du bain des enfants et des repas de monsieur.»

Soixante-huit a été «l’occasion de faire remonter ces frustrations, d’en parler entre nous», poursuit-elle. Car «il faut le dire clairement: les hommes ne foutaient pas grand-chose! […] Ce que l’on se racontait? La monotonie du quotidien, la solitude, les avortements clandestins, le mari qu’on aurait parfois bien voulu mettre à la porte… Les violences conjugales, le harcèlement sexuel restaient des sujets tabous.» Mais sans mai 1968, personne n’est plus du tout sûr que le mouvement de libération des femmes «serait né aussi vite et aurait pris une telle ampleur».

«Je n’ai pas pu m’empêcher» d’y penser «quand j’ai vu déferler la vague #Metoo», confie aujourd’hui Chantal. La preuve selon elle, «que cette libération progresse… mais que la route est encore longue».

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