Opinion

Macron, la Grèce ou le berceau des illusions

Evoquer la Grèce antique et le berceau de la démocratie, comme l’a fait Emmanuel Macron à Athènes, peut faire du bien à l’ego des Grecs, mais ne les aidera en rien à affronter leurs problèmes actuels, à commencer par la fuite des cerveaux, écrit l’anthropologue Yannis Papadaniel

En visite en Grèce, Emmanuel Macron puise dans le répertoire à symboles. Il rejoue la partition déjà composée par André Malraux en 1959 qui, dans sa référence à la Grèce antique, berceau de la démocratie et de la philosophie, cherchait une image forte pour asseoir son projet d’une société «du courage et de l’art». Emmanuel Macron fut tout aussi lyrique en haut du Pnyx, devant l’Acropole illuminée, pour en appeler à son projet européen. L’intention est louable, les symboles sont forts. Les politiciens grecs ne s’y sont d’ailleurs pas trompés: à coup de tweets et retweets, ils se sont targués de l’importance accordée à leur pays placé au cœur d’un projet de renouvellement, comme si la Grèce, enfin, était au centre de l’attention non pour ses carences mais pour ses atouts. Ce jeu est de bonne guerre, où chacun devient en quelque sorte l’alibi de l’autre. Mais c’est un jeu de dupes qui ne sert en rien le pays et les défis auxquels il fait face.

Béance historique entre deux Grèce

Dans son dernier roman, Le Royaume, l’auteur français Emmanuel Carrère raconte comment il a hésité à acheter une maison à Patmos ou… dans le Gard. Puis interpellé par l’aura grecque qu’il associe à un passé glorieux, il opte pour l’île du Dodécanèse: il ressent ainsi la proximité avec d’antiques figures chrétiennes qui ont navigué dans les mêmes eaux que le ferry dans lequel il embarque pour rejoindre «son» île. Quelques pages plus loin, pris dans les méandres de l’administration grecque, il peste pourtant contre la Grèce contemporaine. La critique est légitime, mais elle souligne une incompréhension, voire une ignorance récurrente au sujet de la Grèce et des Grecs.

Rester centré sur l’Antiquité, ses temples et sa démocratie – d’autres préfèrent le poulpe, l’ouzo et la mer –, c’est faire le lit d’une indifférence condescendante envers la population grecque

Le territoire grec est certes le lieu qui a vu l’essor d’une civilisation avec laquelle la société occidentale moderne est parente, mais ce lien est au mieux un symbole, au pire un lointain souvenir mobilisé à moindres frais pour masquer la béance historique mais aussi culturelle qui sépare la Grèce antique de la Grèce moderne. Les Grecs modernes sont les parents – en partie contraints – des Empires byzantins et ottomans. Leur rapport à l’Etat, à l’impôt, mais aussi aux affaires et à leur gestion est hanté par un système complexe de solidarité et de redevabilité qui les a emmenés à la crise que l’on sait. Rester centré sur l’Antiquité, ses temples et sa démocratie – d’autres préfèrent le poulpe, l’ouzo et la mer –, c’est faire le lit d’une indifférence condescendante envers une population qui, si elle est un point de communion, réunit Orient et Occident dans un mélange piquant que l’écrivain grec Pétros Márkaris a restitué avec une ironie douce-amère.

Un pays qui se vide de ses forces vives

Ce motif ne justifie pas la cure violente à laquelle le pays a été soumis, mais on ne peut l’ignorer au moment où l’on discute d’une renégociation de la dette. Celle-ci est incontournable, elle n’est peut-être qu’une question de temps – histoire de pas inquiéter l’électeur allemand. L’essentiel n’est pourtant pas là. Il est plutôt dans la question des atouts de la Grèce contemporaine. Quels sont-ils? Qu’ont à proposer le gouvernement en place et les partis d’opposition pour assurer aux jeunes (mais aussi à ces saisonniers plus âgés) autre chose qu’une place de serveur pour une enseigne internationale ou, capitalisme domestique oblige, dans une affaire familiale dont ils sont entièrement dépendants? Maintenant que la Grèce est en passe de réintégrer les marchés internationaux, quelles sont leurs propositions pour le développement d’un tissu économique à même d’endiguer le sous-emploi des jeunes, le clientélisme et la fuite des cerveaux? Comment réorganiser le système de santé qui manque cruellement de cohérence et où les soignants les moins scrupuleux ont toute latitude pour continuer à exiger un dessous-de-table pour accélérer les prises en charge?

La Grèce est un pays qui se vide de ses forces vives, qui a pourtant survécu à cinq années d’austérité durant lesquelles des initiatives solidaires ont vu le jour (les plus connues sont les cliniques sociales qui ont offert gratuitement et offrent encore aujourd’hui un accès à une médecine de premier recours et des médicaments) et ont dessiné les contours d’une société renouvelée. En bref, combien de générations faudra-t-il sacrifier avant que l’on s’attaque aux sources d’un mal qui fait le lit des cures d’austérité et du bradage du pays? Si à toutes ces questions, la seule réponse est que la Grèce est le berceau de la démocratie, renégociation de la dette ou pas, on peut craindre que la résilience des Grecs ne se transforme en résignation, qui, tôt ou tard dans les urnes, se traduira par de la colère et du repli.

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