Revue de presse

Macron et Poutine vont se pousser du col devant leur opinion

La bilatérale du jour entre la France et la Russie au fort de Brégançon est censée préparer le G7 dont le maître du Kremlin est exclu. Car il faut «rétablir des connexions» même «avec ceux qu’on ne veut pas voir sur la photo», analysent les médias de l’Hexagone

Emmanuel Macron reçoit ce lundi son homologue russe, Vladimir Poutine, dans le sud de la France, pour passer en revue les grands dossiers diplomatiques en amont du sommet du G7 de Biarritz le week-end prochain. Le maître du Kremlin est attendu au fort de Brégançon, résidence de détente du président français en ce mois d’août, vers 16h. Ce dernier tentera d’arrimer un président russe «agacé et affaibli par la contestation interne de son régime», dit l’AFP, dans le multilatéralisme et les débats du G7, instance dont est exclue la Russie depuis 2014 et l’annexion de la Crimée. Alors, «comment briser la glace?» se demande Le Parisien.

«Je veux que nous soyons amis», semble répondre l'Elysée, selon le journal mexicain El Economista. Mais pour l’heure, on ne peut guère parler que de «l’amorce d’un réchauffement», dit Le Monde, «sur fond de tensions croissantes entre Washington et Téhéran sur le programme nucléaire iranien et de reprise de l’offensive en Syrie par les forces de Bachar Al-Assad, appuyées par Moscou, contre Idlib, la dernière enclave de l’opposition. La désescalade en Ukraine sera un autre sujet majeur des discussions, alors que le nouveau président, Volodymyr Zelensky, appelle à reprendre les négociations avec Moscou sous le parrainage de Paris et Berlin afin de mettre fin au conflit dans le Donbass.»

«Toutes les contorsions»

Mais «si la diplomatie devait se limiter aux relations avec les amis, elle serait de peu d’utilité. Lorsque, comme actuellement, les relations internationales sont marquées par l’instabilité et la tension, il est indispensable d’entretenir des canaux de communication avec tous les acteurs.» Pour La Croix, donc, «symboliquement» au moins, «le président français joue bien». Même si, en réalité, «la diplomatie autorise toutes les contorsions» et «permet de rétablir des connexions avec ceux qu’on ne veut pas voir sur la photo», toujours selon l’AFP.

«Coincée entre les faucons de Washington qui poussent Trump à la guerre et ceux qui, à Téhéran, exhortent Khamenei à tenir une ligne dure, Paris ne cracherait pas sur un petit coup de main. Et le Kremlin est le seul à pouvoir le lui donner. Pour Emmanuel Macron, il ne s’agit pas seulement d’imposer la voix de la France comme celle l’Europe, même si ça compte aussi. Discuter avec Poutine est une nécessité. Reste à savoir sur quel ton lui parler sans passer ni pour un faraud ni pour un faible. La marge est étroite», jugent les Dernières Nouvelles d’Alsace.

«Ce qui est à moi est à moi»

Attention donc, prévient Libération, qui voit même pire: il s’agit «de parler (...) avec un ennemi déclaré. Poutine ne fait pas mystère de sa volonté de disloquer l’Union européenne, ni de son mépris abyssal pour les sociétés démocratiques, à ses yeux décadentes et faibles. En Ukraine, il poursuit sa quête d’un glacis grand-russe au nom d’un vieux principe: ce qui est à moi est à moi, ce qui est à vous est négociable. […] Il soutient tous les populistes de la planète mais n’admet pas que les démocraties soutiennent en retour les démocrates russes. Bref, il joue le seul rapport de force sans ciller une seconde.»

Il y a donc conflit potentiel, car «jusqu’à présent, Poutine n’a pas manifesté la moindre intention de former une alliance plus étroite avec l’Europe», dit le Daily Express. Mais «Macron doit convaincre Poutine pour prouver son leadership» sur ce terrain, comme l’écrit Courrier internationalAlors qu’Angela Merkel se retrouve affaiblie à la fin de son mandat, que le Royaume-Uni se débat avec le Brexit et que la coalition du gouvernement italien vole en éclats, le président français a combattu «en faveur d’une UE souveraine, défendant ses intérêts sur la scène mondiale, avec les Etats-Unis, la Chine, la Russie et l’Inde».

Vers «un déluge de sourires»

Mais le positionnement de Paris «n’a guère produit de résultats tangibles», aux yeux de la revue Politico: «King Macron’s unsteady EU crown». Car «tous ces pays préfèrent traiter au cas par cas avec des partenaires européens divisés plutôt qu’avec une Europe unie». La rencontre au fort de Brégançon a ainsi «valeur de test». Et l’on devrait assister ce lundi «à un déluge de sourires et de poignées de main entre deux présidents qui veulent utiliser la scène internationale pour se pousser du col devant leur opinion publique», se méfie Le Courrier picard.

Il est probable que cette bilatérale «n’accouchera de rien de palpable dans l’immédiat», craint Le Figaro. «Sans une concession de Poutine sur l’Ukraine, les efforts de Macron achopperont sur la fermeté des Européens. De son côté, Poutine, qui a pour but de rendre à la Russie fierté et grandeur et d’étendre son influence au-delà de son poids économique, n’a rien à perdre.» Russia Today salue déjà le retour d'«une diplomatie gaullienne ouverte à la Russie», mais, «concentré sur sa partie d’échecs, Macron devra prendre garde à ce que l’ex-agent du KGB ne s’adonne à sa passion du judo: lutteur redoutable, Poutine est passé maître dans l’art d’attendre que son adversaire perde l’équilibre pour l’envoyer au tapis.»

L’ambition de Jaurès?

Et, dans le fond, l’Elysée a-t-il des leçons à donner au Kremlin? On peut en douter. La question démocratique sera sans doute «mise sous le coude avec grande précaution», estime la Charente libre. La Russie, «outre la fronde de sa jeunesse, […] vit une crise démographique qui bouscule le système de valeurs mis en place au nom de la grandeur du pays et de son histoire.» Et la France (avec ses «gilets jaunes») et ses amis du G7 «paraissent mal placés» pour faire oublier «l’indispensable et colossal déploiement de policiers autour de Biarritz [qui] manifeste à sa façon l’impuissance des Occidentaux à proposer une voie propre à détourner les citoyens de ces populismes que Poutine s’amuse tant à flatter».

Le président de la République est pourtant ambitieux. Il inscrit sa démarche dans l’histoire, pense L’Union, il veut que la France s’illustre aux yeux du monde, comme du temps de Versailles. Il le fait «à la manière de Jaurès, qui déclarait»: «L’Histoire enseigne aux hommes la difficulté des grandes tâches et la lenteur des accomplissements mais elle justifie l’invincible espoir.» Emmanuel Macron veut laisser une trace, celle «d’un réformisme de nécessité perçu comme l’opportunité vraie du redressement». Seulement voilà. «Dans une société où les égoïsmes prospèrent, l’impatience et l’obsession de l’immédiateté rendent fou, l’intolérance et l’enfermement prennent leurs aises», l’ambition de cet homme «trop jeune, trop pressé, trop direct» et qui «sacrifie à l’humilité», écrit La Voix du Nord, est «forcément malmenée».


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