Sur la vignette, Mafalda s’agrippe au pantalon de son dessinateur de père qui s’en va: «Ne pars pas, je te promets de la manger, la soupe!» Le dessin est à la une du site d’investigation mexicain Aristegui Noticias. Il est simple, il est doux. Mafalda adorait les Beatles mais détestait la soupe, et tous les enfants l’aiment pour cela.

Sur d’autres vignettes dans la presse aussi, Mafalda rit comme une baleine lorsqu’elle découvre la définition de «démocratie», elle ne peut plus s’arrêter de rire. Le gouvernement du peuple, c’est tellement drôle quand on habite en Amérique du Sud dans les années 1960, 1970, 1980. Fille de l’Argentine, Mafalda était une révoltée, et tous les adultes l’aiment pour cela.

Quino est mort, à 88 ans, à Buenos Aires. Et la terre entière se souvient des interrogations philosophiques, métaphysiques, politiques et enfantines de la petite fille de 6 ans. De ses critiques sociales, de son sens de l’absurde. «Quino, celui qui nous a tous dessinés, écrit le quotidien argentin Pagina 12. Son œuvre est universelle et humaniste. Comme de nombreux maux de cette planète ont tendance à subsister plutôt qu’à disparaître, son œuvre est éternelle. Ce qu’il a fait il y a 40, 50, 20 ans résonne avec la même puissance aujourd’hui.»

De son vrai nom Joaquín Salvador Lavado, né dans une famille d’Andalous de Mendoza, Quino avait 6 ans quand il a décidé de devenir dessinateur, raconte l’autre grand quotidien argentin Clarin. C’est pour cette raison qu’il a accepté d’aller à l’école, comprenant qu’il devait savoir lire et écrire. Mais il n’aimait pas ça et était trop timide pour se faire des amis.

Ses deux parents meurent quand il est adolescent, et c’est la fin de son foyer, organisé autour de la radio que la famille écoutait pour avoir des nouvelles de la guerre civile espagnole, avec la grand-mère qui racontait des histoires communistes. Il part à Buenos Aires tenter sa chance, revient à Mendoza, tente de nouveau et cette fois, ses premiers strips sont publiés dans la presse: il a 22 ans. Il dira plus tard que c’est le plus beau jour de sa vie.

Mafalda est presque née d’une publicité, continue Clarin: «Quino devait dessiner pour la marque d’appareils ménagers Mansfield un personnage dont le nom commence par Ma comme Mansfield, et l’histoire devait se dérouler dans une famille argentine de la classe moyenne.» La bande dessinée n’est jamais parue, mais Mafalda était née. «Je me suis retrouvé avec 12 bandes que j’avais faites, avec cette famille qui était un mélange de Blondie et Peanuts». C’est La Nacion qui continue l’histoire. C’est sa femme qui pousse Quino à publier. Et le premier strip paraît le 29 septembre 1964, dans le magazine Primera Plana. Le compte Twitter de Mafalda l’a d’ailleurs republié avant-hier (145 000 abonnés tout de même!).

«La bande dessinée a ensuite été publiée dans le journal El Mundo et dans le magazine Siete Días Ilustrados jusqu’au 25 juin 1973 et est devenue un succès international qui a été traduit dans plus de trente langues, continue La Nación. A sa sortie en Espagne, alors sous Franco, Mafalda est réservée aux adultes. Elle est censurée en Bolivie, au Chili et au Brésil. Après le coup d’Etat de 1976 en Argentine, Quino s’exile en Italie, puis en Espagne.»

«Bien que Quino ait cessé de dessiner Mafalda en plein succès, son personnage a continué d’acquérir une notoriété internationale.» La Nación propose aussi quelques enthousiasmes: «Après avoir lu Mafalda, j’ai réalisé que ce qui vous rapproche du bonheur, c’est la quinothérapie», a ainsi déclaré le Prix ​​Nobel de littérature Gabriel García Márquez. Et un peu plus loin: «Pour Umberto Eco, elle n’était pas simplement un personnage de l’univers de la bande dessinée mais «le» personnage des années 1970. «Charlie Brown est Américain; Mafalda est Sud-Américaine», a écrit l’auteur du Nom de la Rose […] Charlie Brown appartient à un pays prospère, à une société opulente dans laquelle il cherche désespérément à s’intégrer en mendiant le bien-être et la solidarité. Mafalda appartient à un pays plein de contrastes sociaux qui pourtant veut l’intégrer et la rendre heureuse. Mais Mafalda résiste et rejette toute tentative.»

«Une des paroles de Mafalda les plus citées c'est: "Arrêtez le monde, je  veux descendre"», écrit le Wall Street Journal. «Il y a aussi ce strip très typique. Mafalda voit sa mère découper un article de journal, lui demande ce que c'est: "Une recette de soupe de poisson", répond la mère. Et Mafalda de s'exclamer: "Sois maudite, liberté de la presse!"» Et celui-ci encore, de Mafalda devant sa mère en train de faire du ménage: «Maman, qu'est-ce que tu ferais si tu avais une vraie vie?». Elle est pleine de bon sens, en voyant ce que nous ne voyons plus.

Une héroïne politique

«Elle n’hésite pas à poser toutes sortes de questions à sa mère, femme au foyer, et à son père, employé de bureau, reprend France Culture. Ce qui préoccupe Mafalda: les ravages de la mondialisation, les inégalités, l’échec des hommes politiques, la guerre dans le monde et la dictature, la condition féminine, mais aussi cette soupe au goût détestable… «Tu vois comme il est beau le monde, explique Mafalda à son nounours, désignant sa mappemonde. Eh bien, c’est parce que c’est une réplique. L’original est un désastre.» Lorsqu’il reçoit la Légion d’honneur au Salon du livre en 2014, Quino explique que «Mafalda est une petite fille, et on me laissait donc faire. Elle paraît innocente.»

«En Argentine, j’ai dû m’autocensurer parce qu’au début on m’a clairement demandé «pas de militaire, pas de religieux, pas de sexe». Et du coup, je me suis mis à parler de tout ça mais d’une autre manière», racontait Quino, selon une dépêche de l’AFP reprise notamment par la RTS. «Quino utilisait l’apparente innocence de Mafalda pour répandre une forte critique des dictatures qui était la plaie à l’époque de l’Amérique du Sud», continue NBC, incluant la dictature argentine.

Un jour, on a demandé à Quino comment la petite fille de 6 ans aurait vieilli, s’il l’avait fait évoluer – Mafalda n’aura vécu finalement que neuf années. Le dessinateur a répondu qu’elle serait probablement morte parce qu’elle aurait fait partie des personnes «disparues» pendant la dictature, raconte La Vanguardia. Tout est pardonné, et l’actuel président argentin n’a pas été le dernier à rendre hommage à son remuant compatriote, comme d’autres chefs d’Etat.

Il faut aller sur les réseaux sociaux aujourd’hui, pour une fois emplis de poésie, d’humanité et de tendresse.

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