Dans la famille Bideau, je demande le père, la mère... et le fils. Trois d'un coup pour évoquer Mai68, la charge s'annonce héroïque. Car qui mieux que Jean-Luc, le père, pourrait, en Suisse romande, incarner la veine libertaire, lui qu'on a vu brailler contre l'ordre dominant dès les premiers films d'Alain Tanner? Et qui mieux que Nicolas, le fils, pour défendre les vertus du fric?

En qualité de Monsieur Cinéma de la Confédération, le fonctionnaire nommé par le ministre radical Pascal Couchepin encourage l'art populaire capable de vivre de ses entrées et faire du chiffre d'affaires. Quant à Marcela Salivarova, l'épouse et la maman, elle vient du pays, la Tchécoslovaquie, dont le destin a basculé ce printemps-là. On attendait donc, un chaud, très chaud débat. Tout faux. A l'opposé d'une joute véhémente, le clan Bideau s'est tenu à carreau. Un peu comme si le premier à parler craignait d'être mordu par les autres. «Dire et laisser dire»? Là est la question.

Le Temps: Que faisiez-vous en mai1968?

Jean-Luc Bideau (J.-L.B.): Depuis 1959, date de mon entrée au Conservatoire national d'art dramatique, je vis à Paris. A la sortie de l'Ecole, je joue un peu avec Jean Vilar au Théâtre national populaire, mais en 68, à part quelques improvisations avec Ariane Mnouchkine, je zone comme la plupart des gens. Et tout à coup, en bon fils de bourgeois, je découvre cette manifestation d'étudiants qui s'empare du Théâtre de l'Odéon, et je suis fasciné par cette liberté d'expression à laquelle s'associent les syndicats. Je me dis: «C'est génial, on va peut-être pouvoir tous s'exprimer et tous travailler.»

- Vous avez participé aux manifestations?

- Non, mais je me souviens d'avoir assisté à des assemblées à l'Odéon où chaque orateur y allait de son explication au tableau noir pour nous prouver qu'une société nouvelle pouvait émerger. Romain Bouteille, futur fondateur du Splendid, était spécialement doué pour les développements fumeux auxquels on croyait complètement à l'époque. Une anecdote rigolote: un jour que j'écoutais ces discours, une personne me tape sur l'épaule, c'est Ariane Mnouchkine, elle me dit que je n'ai rien à faire là. Pourquoi? Parce que c'est quelqu'un qui a toujours installé un rapport de pouvoir avec les jeunes qu'elle engageait et qu'elle ne supportait pas qu'on échappe à son contrôle.

- Et vous, Marcela Salivarova, où étiez-vous et que faisiez-vous en mai 1968?

Marcela Salivarova (M.S.): Depuis la mort de Staline en 1953, la société tchèque se libérait chaque année un peu plus du corset soviétique, avec, dès 1960, une explosion du cinéma et du théâtre. Chez nous, 68 a commencé en 67 avec l'insurrection des étudiants qui réclamaient l'électricité. Ensuite, a suivi le Congrès des écrivains, puis l'ouverture des locaux de la Radio et de la Télévision pour chaque citoyen qui voulait s'exprimer. Il y avait tellement de monde qu'il a fallu flécher le parcours jusqu'aux micros. Nous, ce n'était pas la sexualité qu'on découvrait, mais la possibilité de parler sans peur. Quand les chars soviétiques ont débarqué, en août, j'étais en vacances en Yougoslavie. A mon retour, comme j'avais déjà beaucoup voyagé grâce à des bourses d'échange, je ne m'imaginais pas rester enfermée dans mon pays. J'avais déjà rencontré Jean-Luc lors d'un premier séjour à Paris, mais vu qu'il était trop bourgeois pour moi, on s'était quittés. A ce moment, en tant qu'interprète, j'ai demandé le visa de sortie et Jean-Luc a facilité les choses en proposant de m'épouser.

- C'était un mariage politique?

J.-L.B.: Non, il y a d'abord eu un sentiment, mais j'ai dû grandir sur les questions politiques pour plaire à Marcela.

M.S.: Un exemple de l'évolution de Jean-Luc? Une table en citronnier, héritée de sa grand-mère. La première fois que j'ai habité Paris, j'ai eu le malheur de poser ma tasse de thé brûlant directement dessus. Colère de Jean-Luc. Après Mai68, il a prêté son appartement à un ami qui a peint ses décors de théâtre à même la table en citronnier... vous voyez le changement! On est rentrés à Genève, et la vie a continué dans cet esprit.

- Et vous, Nicolas Bideau, vous alliez naître une année après, mais quelle est votre vision de Mai68?

Nicolas Bideau (N. B.): Je vois Mai 68 comme un choc politique et artistique, avec ces deux champs qui rentrent en fusion à ce moment précis. Un choc salutaire dont les effets ont coulé dans mes veines tout au long de mon enfance. Via mes parents, bien sûr, mais aussi à travers les instituteurs de gauche dans la Genève du réformateur scolaire André Chavanne. Et aujourd'hui, dans le cadre de mon travail, il est clair que les instruments de soutien à la culture sont directement issus des débats de Mai 68. Avec notamment cette idée en cinéma que le réalisateur est au centre du projet et qu'il se bat pour faire des films en dehors du système capitaliste grâce à la subvention de l'Etat.

En même temps, Mai 68 représente un héritage qui peut se révéler lourd. A l'époque, le cinéma d'auteur était populaire, il trouvait son public sur le marché. Aujourd'hui, alors que les films d'auteurs trouvent moins facilement leur public, certains réalisateurs-auteurs n'arrivent toujours pas à considérer le marché comme un allié, un passage vers le public. On doit pouvoir concilier la qualité de cet héritage du film d'auteur et la réalité d'aujourd'hui. Du reste, je ne rencontre pas cette réticence de la part des jeunes réalisateurs. Réinventons Mai 68!

En outre, je crois que mon père a eu besoin de Mai 68 pour devenir l'acteur qu'il est aujourd'hui. Car, dans son jeu, il y a un rebelle, un personnage «à la limite» qui est né grâce à ces événements-là.

- A propos du père, Mai 68 prône l'abolition du pouvoir paternaliste. Point de vue éducation, avez-vous appliqué le fameux «interdit d'interdire»?

J.-L.B.: Moi oui, j'étais hyper laxiste. Marcela non. Elle a toujours été beaucoup plus sévère.

M.S.: Et heureusement! Jean-Luc ne voulait pas de respect envers les parents, mais moi ce n'est pas là que je plaçais la liberté, c'est dans l'expression des idées. Et entre un fils haut fonctionnaire fédéral et une fille médecin-cheffe de clinique, on a de quoi être contents, non? Tous les parents de cette époque ne peuvent pas en dire autant...

- Et concernant la sexualité? Vous avez pratiqué l'amour libre?

J.-L.B.: Pas à ma connaissance, hein. Marcela?

M.S.:... [Un ange passe.]

J.-L.B.: Bon, de toute façon, dans ces communautés qui pratiquaient l'amour libre, à la fin, la question qui fâchait tout le monde, c'était quand même: «Qui sort les poubelles?»

M.S.: Moi, quand je suis venue en Suisse, je ne cherchais pas d'autres partenaires, je cherchais du travail, parce que dans mon pays, quelqu'un qui ne contribuait pas à la construction d'une société nouvelle était considéré comme un parasite. Je ne supportais pas d'être rien du tout, de rester à la maison.

J.-L.B.: Moi aussi, à part le moment même de Mai68 où j'ai refusé de bosser avec Chéreau parce que j'avais la tête ailleurs et que je ne voyais pas trop qui c'était, j'ai toujours cherché à travailler. Pour moi, dans ce domaine, l'héritage protestant est plus fort que l'héritage libertaire.

- Toujours dans cette idée, Mai68 s'en est aussi pris au savoir classique qui témoignait d'un patrimoine dépassé. Des bureaux de directeurs d'institutions ont été saccagés, les livres jetés à terre... votre avis là-dessus?

J.-L.B.: C'est une sorte de revanche qui témoigne de l'impuissance de ces jeunes démotivés par les études. Avec ces actes de protestation gratuite, on se situe aux antipodes d'un Régis Debray, par exemple, qui part faire la révolution avec Che Guevara; là, il y a une démarche, une réflexion intellectuelle.

N.B.: C'est intéressant cette histoire du rapport au savoir, parce que c'est avec ces actes-là qu'on passe de la réforme à la révolution. La réforme, c'est le changement dans le respect. La révolution est nécessairement accompagnée d'actes excessifs. Moi, très nettement, je préfère la réforme à la révolution, mais en même temps, il faut peut-être une révolution pour que la réforme s'impose...

- D'ailleurs, vous le disiez tout à l'heure, dans votre imaginaire, Mai 68, c'est d'abord un verrou qui saute, un vent de liberté.

N.B.: Oui, absolument, sans les avoir vécus, je nourris une impression positive, constructive à l'égard de ces événements.

M.S.: Moi, pareil, surtout pour la cause des femmes. Car quand j'ai emménagé à Genève, le papa de Jean-Luc m'a demandé de bien regarder la cuisine, le lieu, disait-il, où je passerais le plus clair de mon temps. Aujourd'hui, heureusement, on n'oserait plus parler de cette manière à nos filles.

J.-L.B.: Ce que je garde des événements, c'est l'effervescence sur la scène de l'Odéon, cette liberté folle et joyeuse dans l'expression. Ce foutoir inspiré et décomplexé.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.