C'est dans la perception du présent qu'un événement historique prend son sens. A cet égard, les discussions passionnées qui déferlent depuis des semaines sur Mai 68, que notre journal prolonge par un grand débat dans ce numéro, témoignent avant tout d'un sentiment de confusion.

Confusion sur le rôle des événements: furent-ils accoucheurs, par leur puissance éruptive, d'une révolution sociale ou le simple marqueur d'une évolution qui se serait opérée de toute manière?

Confusion qui est celle où nous nous débattons aujourd'hui: quel arbitrage opérer entre les libertés individuelles revendiquées à coups de pavés, il y a quarante ans, et le besoin de repères, dont la dilution provoque, à nos yeux, d'inquiétants égarements - éducatifs, scolaires, sociaux?

Ceux qui veulent «liquider l'héritage» s'y servent eux-mêmes avec bien peu de cohérence intellectuelle. Il est facile de ridiculiser les slogans les plus radicaux (le fameux «Interdit d'interdire») pour en faire la litière des dévoiements contemporains. On voit bien, pourtant, les limites de l'exercice. Car s'il l'amplifie par son caractère radical, le «foutoir inspiré» de Mai 68 naît d'un phénomène infiniment plus profond. C'est la reconnaissance, dans une société unidimensionnelle, de la diversité. Reconnaissance qui s'ouvre aux femmes et aux jeunes, aux minorités ethniques, sociales, sexuelles. Aux générations comme aux statuts. Aux parcours de vie comme aux productions culturelles. Il n'est plus de code ou d'autorité pour légitimer ou contraindre de manière absolue l'expression de soi: chacun conquiert une part de droit à construire son existence par sa propre invention.

Voilà le vrai héritage des années de Mai, où l'utopie politique est la seule, en définitive, à n'avoir pas trouvé son compte. La démocratie s'est en effet révélée comme la meilleure garante des accomplissements qui étaient réclamés parfois contre elle!

Les critiques actuelles des excès engendrés par le «tout, tout de suite» des émeutiers restent donc, au fond, marginales. L'heure du tri est certes nécessaire, à proportion du besoin de rétablir des valeurs partagées et des disciplines communes. Mais il ne s'agit que d'une crise d'ajustement, qui ne touche pas l'essentiel de l'acquis. Celui-ci saute aux yeux de quiconque replonge dans le monde tel qu'on le vivait en 1967. Qui prétendrait vouloir y retourner?

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