Quarante ans jour pour jour après la fermeture de la Sorbonne sur décision du gouvernement français, le Samedi Culturel consacre l'essentiel de ses pages à la période qui va de 1965 à 1970. Encore un dossier sur Mai 68? Pas tout à fait. Plutôt que de revenir aux sempiternelles considérations sur l'autorité, sur les interdits ou sur l'école, plutôt que d'interroger les mêmes témoins, nous sommes allés rechercher quelques-unes des œuvres et des manifestations culturelles les plus mémorables, celles qui ont laissé des traces et qui en laissent encore.

Le 27 novembre 1960, un artiste, Yves Klein, publie le numéro unique d'un journal. Il y est photographié en train de faire le saut de l'ange depuis le mur d'une petite rue provinciale mal goudronnée où un cycliste s'éloigne. Le monde d'alors ne ressemble pas à cette rue. Les guerres de décolonisation s'achèvent, l'escalade de l'armement atomique est à son paroxysme, une déflagration mondiale est évitée de justesse au moment de la crise de Cuba, la restructuration de l'industrie est menée au pas de charge, les banlieues sortent de terre comme des champignons, des précurseurs clament que la croissance économique pourrait détruire la planète et des procès comme celui du nazi Adolf Eichmann conduisent à se demander pourquoi des millions de citoyens ont obéi sans discuter à des tyrans sanguinaires. La petite rue est tranquille. On y vit dans l'étroitesse. Le monde bascule. Qui veut le savoir? Yves Klein prend son envol. Comment va-t-il atterrir?

Nous publions dans le Samedi Culturel une photographie prise à Genève en août 1968. On y voit les acteurs nus du Living Theatre jouant Paradise Now devant un public perplexe. Le saut de l'ange des artistes a eu des conséquences imprévues. En quelques années, une force a balayé la planète, du nord au sud, de l'est à l'ouest. Des digues se sont rompues. Dans la rue, dans les immenses manifestations contre la guerre du Vietnam, mais aussi dans les rassemblements qui réunissent des foules amoureuses autour des chanteurs pop, dans les arts plastiques qui rompent avec l'ancienne peinture, au cinéma, au théâtre... Une renaissance artistique chaotique dont l'art d'aujourd'hui se nourrit. La petite rue tranquille a vécu même si certains rêvent de la reconstituer. Il n'y a pas d'héritiers. Seulement des questions qui restent encore sans réponse.

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