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Les grévistes qui occupent l'usine Renault de Boulogne-Billancourt saluent leurs femmes. Paris, 27 mai 1968.
© STR/AFP PHOTO

Opinion

Mai 68: un goût d’inachevé, un immense héritage

OPINION. Le militant syndical Jean-Claude Rennwald rappelle les dynamiques enclenchées par les manifestations de mai-juin 68, d’abord étudiantes, puis ouvrières. Un mouvement transformateur loin de se limiter à Paris

A l’occasion des 50 ans de Mai 68, soyons rigoureux. En premier lieu, n’oublions pas juin 68, tant ce mois fut riche en événements, parfois dramatiques: poursuite des occupations d’usines, noyade de Gilles Tautin pourchassé par les CRS près de l’usine de Renault-Flins, décès de Pierre Beylot et de Henri Blanchet, deux grévistes de Peugeot-Sochaux, à la suite de l’intervention des CRS.

D’autres précisions s’imposent:

• Mai 68 ne fut pas un phénomène parisien, mais un mouvement qui toucha toute la France et très vivant en province, comme à Nantes, avec sa «commune» autogérée au sens de Commune de Paris de 1871.

• Mai 68 ne fut pas une mobilisation française, mais une révolte internationale. Des mouvements semblables se développèrent en Italie, en Allemagne, en Tchécoslovaquie – le Printemps de Prague –, aux Etats-Unis, au Mexique, au Japon et… en Suisse, sur fond de lutte contre la guerre au Vietnam.

• Si, à l’origine, Mai 68 fut une révolte estudiantine, on assista à une irruption massive de la classe ouvrière. A l’apothéose du mouvement, on recensa 7 millions de grévistes (près de la moitié des salariés, plus grande grève de l’histoire de France), soit trois fois plus qu’au Front populaire, en 1936! Auteure de l’un des meilleurs livres sur le sujet – 1968. De grands soirs en petits matins (Seuil, 2018) –, Ludivine Bantigny note que s’il y a eu des tensions entre ouvriers et étudiants, il ne faut pas oublier «toutes les discussions nouées, les barricades construites ensemble et les pratiques concrètes de solidarité». Même les paysans entrèrent en action.

Un bilan social mitigé

L’époque est marquée par une progression du chômage des jeunes, une mauvaise redistribution des richesses et la sélection universitaire. Mai 68 toucha l’Etat, les partis, les syndicats, le patronat, l’école, l’université, les arts et les médias (trois semaines de grève à France Inter), dans une ambiance souvent festive. Les Eglises ne furent pas en reste, des chrétiens dialoguant avec le marxisme, alors que François Marty, archevêque de Paris, lança un «Dieu n’est pas conservateur» qui ébranla les traditionalistes.

Mai 68 est synonyme de libération sexuelle, mais les rapports sociaux entre les sexes évoluèrent peu. Les femmes prirent une part active dans la mobilisation, mais on n’en vit guère à la tête du mouvement, dominé par Daniel Cohn-Bendit (Mouvement du 22 mars), Alain Geismar (Syndicat national de l’enseignement supérieur) et Jacques Sauvageot (Union nationale des étudiants de France).

A l’apothéose du mouvement, on recensa 7 millions de grévistes, soit trois fois plus qu’au Front populaire, en 1936!

Le bilan social est mitigé. Les Accords de Grenelle débouchent sur une augmentation du SMIC de 35% et des salaires réels de 10%, et sur la création de la section syndicale d’entreprise. Ce n’est pas rien, mais l’âge de la retraite n’est pas abordé et la négociation sur la durée du travail est reportée. Ces acquis sont moins importants que ceux de 1936: 40 heures, congés payés, loi sur les conventions collectives. La transformation de l’école et de l’université n’a pas beaucoup avancé. A qui la faute? A des excès gauchistes? Au PC, soucieux de ménager de Gaulle et son anti-atlantisme? Aux socialistes, obnubilés par les élections? A la division syndicale, la CFDT étant alors plus contestataire que la CGT? A l’absence d’un lien, comme en 1936, entre conquête du pouvoir d’Etat et mobilisation sociale?

Il y a de tout cela, mais n’oublions pas deux éléments. D’abord la résistance du pouvoir gaulliste – grand vainqueur des législatives des 23 et 30 juin –, parfois violente. Ensuite, le fait que la plupart des manifestants ne voulaient ni d’une révolution, comme celle de 1917, ni prendre le pouvoir, mais mettre «l’imagination au pouvoir». Ce qui s’est passé en mai-juin 1968 ne ressemble donc ni à la «révolution trahie» dénoncée par Trotski, ni à une «répétition générale» (1905 par rapport à 1917), selon deux de ses «descendants», Daniel Bensaïd et Henri Weber. Mai 68 a toutefois élevé la conscience de classe des salariés et donné naissance à une idée forte, «Tout est politique», selon Ludivine Bantigny: «Faire du politique une chose partagée, le bien commun de toutes et tous, où chacun peut s’exprimer, délibérer et décider.»

Sans Mai 68…

C’est bien après que se réaliseront certaines revendications de Mai 68:

• Sous Giscard: majorité à 18 ans, loi Weil (1975) sur l’interruption volontaire de grossesse.

• Sous Mitterrand: 39 heures, cinq semaines de vacances, retraite à 60 ans, lois Auroux sur l’expression des travailleurs dans les entreprises, abolition de la peine de mort.

• Sous Jospin: lois Aubry sur les 35 heures.

De grandes luttes (Lip en 1973, Larzac de 1971 à 1981) n’auraient pas vu le jour sans Mai 68, pas plus que des mouvements comme Nuit debout, les Indignés en Espagne ou Occupy Wall Street. Sans Mai 68, on ne parlerait ni d’autogestion, ni de sexualité choisie, ni d’écologie, ni de démocratisation des entreprises et de la culture, ni de solidarité internationale («Les frontières, on s’en fout.»). Mai 68 a libéré la parole et montré la possibilité d’une «gauche qui essaie», selon l’expression de Serge Halimi, directeur du Monde diplomatique. Ces acquis sont énormes. Voilà pourquoi Nicolas Sarkozy voulait «liquider» Mai 68, alors qu’Emmanuel Macron, après avoir envisagé de célébrer les 50 ans de Mai 68, y a assez vite renoncé…

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