Quand la majorité devient despotique

Qu’est-ce donc que la majorité? Je l’interprète au moins à la moitié des voix ou des suffrages qui fondent une élection, une votation, voire un référendum.

Notre monde connaît heureusement plusieurs pays dirigés par une majorité extrêmement claire: c’est en particulier le cas de la Suisse, depuis longtemps, avec ce qui constitue en fin de compte une coalition gouvernementale. Et depuis peu l’Allemagne. Deux nations plutôt prospères.

Réglons d’abord le cas des fort nombreuses dictatures, dans plus de cent pays, qui font toutes joujou avec les élections, un peu ou totalement truquées. Il n’en reste pas moins que des gouvernements dits démocratiques s’engagent parfois dans une direction extrême, sans avoir une véritable légitimation populaire. Les derniers en date sont les Grecs. Le parti d’Alexis Tsipras a obtenu 36,34% de l’électorat. Il a bénéficié d’un bonus bidon de 50 sièges, de la part d’un système bizarre qui est fait pour majoriser la victoire du parti le plus fort. Et il a tout de même dû s’allier à son contraire d’extrême droite, le parti des Grecs indépendants, qui lui permet, provisoirement sans doute, de gouverner en offrant quelques ministères à cet allié d’occasion, qu’il ne considère même pas comme repoussant…

Les relents de la «démocratie populaire»

Est-ce vraiment légitime qu’un pays puisse ainsi basculer sans qu’au moins 50% de la population adhère vraiment à ce changement politique d’envergure, sachant de plus que la victoire de Tsipras est due avant tout à une addition des votes de mécontents?

Rappelons, même si c’est déjà lointain, qu’Adolf Hitler est parvenu au pouvoir en 1933, avec «seulement» 43,9% des votes allemands. On connaît la divine suite.

En ce qui le concerne, le président chilien Salvador Allende a pu prétendre bouleverser le Chili avec seulement 36% des votes!

On se gargarise du mot démocratie. Le pire était la fameuse formule «démocratie populaire», matraquée à l’infini par les communistes avec une bonne dose d’hypocrisie. Toutes les applications de cette doctrine ont longtemps camouflé un désastre économique et, au bout du compte, une centaine de millions de victimes, fusillés, morts de faim, etc. en URSS, en Chine et au Cambodge. Et ces régimes totalitaires se prétendent démocrates!

Lorsqu’une insurrection «démocratique» vient par la rue, comme par exemple en Ukraine, il y a un an, qu’elle veut supprimer l’usage officiel de la langue russe, qu’elle refuse absolument de discuter de la création de régions avec une certaine autonomie, est-ce une vraie démocratie? On connaît le résultat, qu’on ne cesse de nous présenter favorablement de manière unilatérale.

Une question capitale ne se pose jamais, c’est un vrai tabou. Lorsqu’une élection ou une votation est gagnée par l’une des parties, par exemple à 51% contre 49, les victorieux ont-ils une pleine légitimité à imposer à l’autre partie de la population ce dont elle ne veut absolument pas? Ma réponse est non. Car la victoire peut être obtenue pour un parti d’une manière à la limite de l’acceptable: campagne financée par certains lobbies; indifférence d’une partie du peuple non concernée par l’enjeu, alors que pour certains autres le résultat est vital; engagement ou désengagement des plus hautes autorités politiques dans la bataille; actualité immédiate favorisant telle ou telle opinion, qui tombera dans l’oubli peu après.

Certes, la majorité, c’est la règle du jeu. Mais ce jeu est plus ou moins acceptable.

Que dire encore du faible pourcentage des votants lors de consultations ou élections? Les commentateurs se félicitent que moins de 50% de l’électorat s’exprime en France lors des dernières départementales… Cela veut dire que la montée du Front national n’intéresse pas du tout un Français sur deux! En Suisse, les consultations peuvent mobiliser moins de 40% de l’électorat. Cette indifférence nous éloigne de la démocratie!

La démocratie suppose un peu de sérénité. Un pouvoir qui ne vienne pas directement d’une révolte plus ou moins manipulée. Une certaine éducation. Un minimum de prospérité. Des lobbies contenus. Des votes non payés. Et une majorité dépassant clairement 50% des votants. Sans cela, c’est de la fiction démocratique. Du bronze qu’on vous vend pour de l’or, quand certains intérêts assez troubles sont en jeu.

Ne faudrait-il pas qu’au moins 50% de la population adhère vraiment à ce changement politique d’envergure?

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