Hexagone Express

Le «Mal français», recette éditoriale et présidentielle

Les Français vont mal. Ils vivent mal. Ils sont oubliés. Ignorés des politiques, ils ont perdu leurs repères. Il y a beaucoup de vrai dans ces affirmations. Mais à force d’en rajouter dans le déclinisme, les essayistes hexagonaux ne passent-ils pas à côté d’une autre France?

C’est un pavé. Rouge en couverture, signe de l’inévitable révolution qui vient. Il respire le journalisme de terrain, ancré dans la réalité quotidienne d’un pays que les journalistes – les autres, tous ceux qui ne passent pas la nuit chez l’habitant – sont soupçonnés de ne pas comprendre. «Dans quelle France on vit» (Ed. Fayard) est un long reportage signé de notre excellente consœur Anne Nivat, la «chienne de guerre» qui sut, mieux que nulle autre, raconter les horreurs des combats de Grozny, en Tchétchénie.

On s’est donc rué dessus. Pour comprendre. Pour apprendre. Et le livre nous est tombé des mains. Car la France, de Montluçon à Laon en passant par Evreux, n’est que complaintes, exclusion, vies de bric et de broc, espoir des «petits riens». Le tout, raconté par une auteure de talent qui, sans doute consciente de son écueil, affirme en conclusion n’avoir pas voulu «grossir la liste des best-sellers pessimistes et grincheux».

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La déprime est un cancer français

Piqué au vif, parce que présumé ignorant de cette «France-là», j’ai donc pris soin de recenser les livres publiés à l’orée de la présidentielle, et de faire un rapide tour d’horizon des Français rencontrés depuis deux ans et demi que «Le Temps» m’a expédié ici, dans la capitale de cet Hexagone présumé en phase terminale. Nicolas Baverez, décliniste aussi brillant qu’assumé, signe «Chroniques du déni français» (Ed. Albin Michel) pour, une fois de plus, souligner le fossé qui sépare les Français des réalités empoignées à bras-le-corps par leurs voisins. Eric Dupin brosse, dans un autre registre, le portrait de «La France identitaire» (Ed. La Découverte) avec ce sous-titre qui en dit long: «La réaction qui vient». Le politologue Roland Cayrol, lui, donne du canon en paraphrasant Steinbeck dans «Les Raisons de la colère» (Ed. Grasset). Vous l’avez compris: la déprime est un cancer français. L’explosion est imminente. Tous aux abris.

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J’ai comparé avec mes carnets de notes. Ils sont là, sur la table au moment où j’écris. Vierzon, octobre 2014. Mulhouse, mars 2015. Laon, octobre 2015. Marseille, mai 2016. Notre-Dame-des-Landes, septembre 2016… J’ai repris le fil des entretiens, retrouvé les personnes, vérifié les noms de lieux, réalisé tout ce que je n’ai pas, ou mal écrit… Problème: ma France de deux années et demie de correspondance est nettement plus diverse que celle dans laquelle je suis supposé vivre. Elle râle, oui. Mais depuis quand les Français ne râlent pas et ne se plaignent pas? Elle a souvent du mal à joindre les deux bouts, oui. Mais depuis quand un pays qui a fait le choix d’un chômage au-dessus de 10% peut-il éviter de marginaliser une partie de sa population?

Puis j’ai aussi extrait de ma bibliothèque quelques livres cardinaux. De ceux que l’on devrait relire avant chaque présidentielle. J’ai ressorti «Le Mal français» d’Alain Peyreffite, best-seller daté de 1976 (Ed. Plon). Et Georges Pompidou, cité, m’a rassuré: «Pas une fois dans ma vie, disait-il, je n’ai vu les Français aux prises avec une crise dont ils ne fussent eux-mêmes les auteurs, avant d’en devenir les victimes. Ils n’ont jamais eu de pire ennemi qu’eux-mêmes.»

Un pays en peau de léopard

Vous me direz que ça ne change rien. Que, responsables ou pas de leurs tourments si bien contextualisés par Marcel Gauchet dans «Comprendre le malheur français» (Ed. Folio), les descendants des Gaulois – et tous les autres, priés de le devenir – vivent mal, un point c’est tout. Le «mal français» est une souffrance qui s’auto-alimente car le décor a changé et que la France est devenue un pays en peau de léopard.

Souvent, les centres-villes des agglomérations «périphériques» sont désertés. Mais certains terroirs revivent et tiennent bon. Les banlieues industrielles sont à la casse. Mais des embryons de Silicon Valley, à Rennes, Montpellier ou Lyon, naissent entre les zones pavillonnaires. Les banlieues, rongées par les trafics, sont proches de l’explosion. Mais leur vitalité économique et entrepreneuriale peut très vite affleurer. La France n’est pas une litanie. C’est une contradiction permanente. Marcel Gauchet nous le disait encore ces jours-ci: «L’une des clefs, c’est de comprendre que les Français ont toujours eu une attitude négative à l’égard du changement. Ils détestent la concurrence et sont assommés par leur soif d’égalité.» Or c’est en France que ces Français vivent…

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