analyse

Le malaise allemand face à la guerre en Libye

En refusant de signer la résolution instaurant le «no-flight zone» en Libye, le gouvernement allemand a surpris et déçu. Sa position lui vaudra sans doute quelques retours de manivelle, d’autant que Berlin aspire à occuper un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Par François Modoux

Alors que son issue reste incertaine, l’intervention militaire contre la Libye du colonel Kadhafi occasionne déjà quelques dégâts collatéraux: la diplomatie européenne est touchée. Comme c’est le cas depuis le début des soulèvements populaires dans le monde arabe, la haute représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères, Catherine Ashton, est aux abonnés absents. Pour sa défense, il est juste de souligner que le cadre de son action est défavorable. Avant de s’exprimer, elle doit préalablement consulter les diplomaties des vingt-sept Etats membres de l’Union. Sa mission de dégager une position consensuelle, défendable par tous, ne peut déboucher que sur un résultat décevant.

En période de crise, quand il y a urgence comme c’était le cas à Benghazi, l’Union reste un club hétérogène, affaibli ou paralysé par ses propres dissensions. La crise libyenne atomise ainsi les maigres espoirs qu’avait fait naître le Traité de Lisbonne il y a tout juste un an. La diplomatie européenne n’a été renforcée que sur le papier. Dans les faits, comme par le passé, ce sont les Etats qui mènent le bal. L’expression d’une hypothétique «sensibilité européenne» renvoie aux intérêts nationaux des grandes puissances d’Europe, qui donnent le ton et fixent l’agenda.

Dans cette partie serrée, ­Nicolas Sarkozy a pris à revers tous ceux qui le sous-estimaient. La diplomatie française a su déjouer les pronostics qui lui étaient initialement défavorables. C’est à son habileté manœuvrière dans les arcanes de l’ONU à New York que l’on doit l’émergence, en un temps record, d’un consensus international pour sévir en Libye.

Bien sûr que Sarkozy poursuit, aussi, un objectif de politique ­intérieure. Les yeux rivés sur les sondages électoraux qui lui sont défavorables, il voit dans la ­posture du chef de guerre lancé aux trousses du tyran ubuesque de Tripoli un moyen de restaurer son autorité devant les Français. Mais le président est crédible dans son action préparée au pas de charge car celle-ci s’inscrit dans un projet naturel pour la France: celui d’une Europe ­puissante, distante de l’OTAN, emmenée par une avant-garde qui a les moyens de ses ambi-tions et agit pour défendre ses valeurs fondamentales quand celles-ci sont gravement en danger.

Si tous les appels à la solidarité avec les peuples arabes lancés ces dernières semaines par les Etats occidentaux étaient restés lettre morte alors que le pire se préparait à Benghazi, que se serait-il passé? Regarder, les bras croisés, les troupes de Kadhafi massacrer le noyau dur de la résistance libyenne aurait vite plongé les Européens dans une situation intenable. Qui veut que le traumatisme de la Bosnie, Srebrenica et Vukovar, se reproduise? Souvenons-nous: l’impuissance européenne à surmonter ses divisions avait permis le pire, et ce sont finalement les Etats-Unis qui avaient dû tenir le premier rôle dans l’intervention tardive pour éteindre l’incendie dans les Bal­kans. Certes, l’action lancée en Libye peut tourner au fiasco, mais il faut reconnaître au président Sarkozy, volontaire et conséquent, un certain pragmatisme politique.

En comparaison, la décision de l’Allemagne de s’abstenir lors du vote sur la résolution au Conseil de sécurité apparaît ambiguë. Elle affaiblit la diplomatie européenne en révélant ses divisions y compris à son sommet, parmi les puissances qui donnent le ton. Mais elle entame aussi la cré­dibilité de l’Allemagne et de sa chancelière. Angela Merkel flotte et mollit au moment même où certains Européens voyaient en elle la seule figure capable de souder l’Europe et de la tirer en avant.

Pour des raisons légitimes, l’Allemagne s’est sentie brusquée par l’offensive d’abord solitaire de Nicolas Sarkozy. Mais elle a ensuite été piégée par ses propres tergiversations. Elle a trop longtemps cru – et au fond espéré – que la Chine et la Russie opposeraient leur veto au projet de résolution. Quand le consensus s’est cristallisé en faveur de la no-fly zone, l’Allemagne, mal préparée, s’est sentie dépassée par un projet militaire risqué.

L’ennui, c’est que la diplomatie allemande avait énuméré les conditions d’une opération en Libye en misant sur le fait qu’elles seraient impossibles à réunir. Or l’inverse s’est produit. En toute cohérence, Berlin aurait dû voter la résolution, au nom d’une solidarité proclamée avec les peuples arabes et au nom de valeurs – la liberté, la démocratie – que le peuple allemand, marqué par sa propre histoire, chérit par-dessus tout.

Au final, c’est la vraie nature de l’Allemagne contemporaine qui s’est exprimée: un scepticisme profond à l’égard d’interventions militaires extérieures visant à clarifier une situation politique complexe; une culture de la retenue nourrie par les résultats peu convaincants de l’opération des alliés en Afghanistan, à laquelle participe la Bundeswehr. In fine, ce refus de prendre des risques reflète le karma de la société allemande, traversée par de grandes hésitations persistantes à l’idée que l’Allemagne devrait jouer un rôle accru sur l’échiquier international.

Repliée sur ses soucis inté­rieurs, crispée sur ses réserves de principe, en décalage avec les deux puissances européennes agissantes, en contradiction avec ses messages d’espoir délivrés aux peuples arabes et finalement prise en flagrant délit de mésalliance avec la Russie et la Chine, l’Allemagne gamberge. Signe du désarroi, Angela Merkel se tait. Elle laisse son ministre inexpérimenté Guido Westerwelle tenter d’apporter des explications, peu convaincantes pour l’instant, à l’abstention allemande qui divise tous les partis, sauf l’extrême gauche. L’image d’une Allemagne qui se déjuge et s’efface dans l’adversité sécrète amertume et incompréhension.

A l’extérieur, le gouvernement allemand a surpris et déçu. Sa position lui vaudra sans doute quelques retours de manivelle. L’aspiration allemande à occuper un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU semble, mécaniquement, affaiblie. Sur les parquets européens, où elle cherche à imposer ses conditions pour sauver l’euro, l’Allemagne trouvera-t-elle les soutiens dont elle a besoin? La solidarité européenne ne se décrète pas. Elle se vit dans un cadre dynamique. Elle suppose l’attachement à certaines valeurs fondamentales, qui n’est jamais sans risques et a un prix. Pour l’avoir quelque peu négligé, l’Allemagne a exposé au grand jour des fragilités et des limites qu’on ne lui soupçonnait pas. Si bien que, même si l’opération en Libye devait mal tourner, Berlin pourrait difficilement en retirer un bénéfice. Rédacteur en chef adjoint du «Temps».

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