La mère est sûre, le père, beaucoup moins. Pour savoir qui est le père, il faut demander à la mère, on n'a d'autre choix que de lui faire confiance. Et comme elle n'est pas toujours digne de confiance, mieux vaut l'enfermer à double tour, la mutiler sexuellement pour prévenir toute tentation, la punir sévèrement à la moindre incartade. Née de son incertitude fondamentale, l'angoisse de l'homme est grande parfois et, dans certaines sociétés, il a trouvé, pour la calmer, des remèdes puissamment totalitaires, racontent les ethnologues.

Les éthologues, eux, expliquent comment l'ensemble du comportement du mâle est conditionné, selon la logique de l'évolution, par une seule et unique mission: veiller à ce que son patrimoine génétique soit reproduit.

Veiller à ce que les petits porteurs de ce patrimoine arrivent à l'âge adulte, de manière à pouvoir se reproduire à leur tour. Cette exigence fonde la jalousie, mais aussi la fidélité, puisque cette dernière assure une sécurité accrue aux petits.

D'une certaine manière, la question: «D'où vient vraiment cet enfant?» est également fondatrice de la religion chrétienne. En tout cas, elle traverse l'Histoire de l'humanité. Elle semblait jusqu'ici destinée à rester suspendue. Aujourd'hui, elle est caduque. La paternité peut être certaine, et cette certitude est plus que jamais accessible. Le mâle humain échappe à sa condition biologique. C'est énorme, c'est bouleversant.

Mais le plus stupéfiant est que cette révolution semble s'accomplir en sourdine. La biologie, ce n'est pas si important, disent les uns. Attention au désordre que les tests génétiques de paternité vont introduire dans les familles, disent les autres. L'inquiétude est fondée. On pense surtout aux situations de divorce. On imagine des hommes blessés lancer: «La petite d'accord, mais celui-là n'est même pas de moi, il n'aura pas un centime!» On voit des enfants écrasés sous leur univers qui s'écroule.

Mais encore? La sociologue Evelyne Sullerot invite à ne pas mettre tous les drames familiaux à venir sur le dos des tests génétiques. Quand la situation n'est pas nette, elle n'est pas nette. Surtout, cette brillante avocate de la paternité propose un regard plus vaste sur l'avènement de cette nouvelle condition paternelle. Comment ne pas la suivre?

Donc. Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, le doute des hommes est levé. Leur angoisse s'évaporera-t-elle avec lui? Les Talibans ouvriront-ils la porte à leurs femmes? Le voisin cessera-t-il de tabasser son épouse? Et les femmes? Vivront-elles un nouvel âge d'or de transparence avec leur compagnon? Ou souffriront-elles de ce que leur marge de mensonge se réduit, tandis que celle de l'homme reste intacte?

Ou alors, chacun s'emploiera-t-il à minimiser la nouvelle donne? Mais pourquoi? Parce que le doute, finalement, profite à tout le monde et que personne ne souhaite un tel bouleversement des rapports?

Vivement demain, qu'on sache.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.