Le Temps: Comment jugez-vous aujourd'hui l'accueil du Livre blanc en 1995?

Heinz Hauser: Il s'agissait d'une réaction de défense du système politique. De la part de tous les partis, pas uniquement de la gauche.

 

– Etait-elle justifiée?

– Elle était extrême et fausse, mais partiellement explicable. Le Parti socialiste a saisi la balle au bond pour repousser ces réformes. Dommage que les partis bourgeois n'aient pas profité de ces propositions pour approfondir le sujet. Il en est résulté un blocage temporaire des discussions. Mais le livre s'est avéré utile. Le thème s'est imposé. Les propositions ont été reprises. Notre idée était double, souligner la nécessité d'un programme global de réformes, et, deuxièmement, y intégrer la composante sociale.

 

– Que pensez-vous des critiques sur la forme?

– A posteriori, on peut toujours faire mieux. Je n'écrirais peut-être plus un livre comportant des recommandations aussi radicales avec des auteurs issus de l'industrie ou de la finance. Mais il faut se placer dans le contexte de l'époque. Nous voulions présenter un programme complet de revitalisation. Compte tenu de l'étendue des propositions, par exemple dans le domaine social, nous avons choisi de sortir du cadre des partis et des associations.

 

– Le diagnostic posé en 1995 était-il correct?

– Nous avions raison de vouloir sortir d'une politique des petits pas pour améliorer notre compétitivité. A l'époque, beaucoup ne nous ont pas pris au sérieux. Aujourd'hui, chacun reconnaît notre manque de croissance.

La Suisse reste dans le peloton de tête, mais sa situation relative se détériore dangereusement. Depuis le Livre blanc, plusieurs petits pays européens ont fait preuve de bien plus de dynamisme que la Suisse, comme, les pays de l'Est, le Danemark, l'Autriche, sans parler de cas spéciaux comme l'Irlande et la Norvège.

 

– Quel jugement porter sur vos recommandations de 1995?

– Nous n'avions pas l'ambition de les voir reprises telles quelles par les autorités. Nous présentions un programme général susceptible de lancer le débat. Nous voulions traiter, dans la même brochure, les libéralisations/privatisations et la réforme des assurances. Nous voulions également faire des propositions concrètes sur les deux dossiers pour la cohérence de l'ensemble. Je continue de penser que nous avions raison d'agir de la sorte. En matière de libéralisations, nous devions émettre des recommandations précises. Simplement parce que ces idées étaient débattues en public. Nous aurions toutefois dû nous abstenir de certaines propositions sur les assurances sociales. Nous aurions dû nous contenter d'une analyse du problème et d'une présentation des stratégies envisageables. Ainsi, nous aurions moins surpris le public et nous aurions évité de prêter le flanc à la critique.

 

– La Suisse doit-elle progresser par petits pas ou se lancer dans un big bang?

– Je continue de croire que la Suisse a besoin d'un programme global de réformes. Un Livre blanc resterait actuel aujourd'hui. Politiquement, la situation demeure toutefois extrêmement difficile.

 

– Pensez-vous que le fédéralisme empêche la Suisse de se réformer?

– Le problème n'est pas institutionnel. Beaucoup de pays avec un système parlementaire se développent moins bien que la Suisse. Un système parlementaire ne garantit nullement une politique plus favorable à l'économie et aux mécanismes de marché. S'y ajoute le fait qu'une réforme issue de notre système de démocratie directe est à mon avis plus durable. L'essentiel réside dans la légitimité et l'acceptation des réformes par la population.

Le système n'est pas la variable essentielle. Le problème réside dans le refus des grands changements. Prenez l'exemple de l'agriculture. La Suisse s'est mise dans une position de négociation délicate dans le cadre de l'OMC. La défense de ce secteur s'explique moins par la proportion d'agriculteurs que par l'opposition générale au changement dans la population.

– Vos propositions sociales avaient provoqué de vives réactions. Les reprendriez-vous aujourd'hui?

– Le système actuel ne pourra être maintenu tel quel à long terme. Tout le monde est d'accord, mais à l'époque notre diagnostic n'était guère partagé. Il est clair que l'équilibre entre un financement privé et public de la prévoyance devrait être déplacé vers le privé. Le débat porte sur l'étendue du changement et les instruments. On pourrait certes présenter des propositions plus graduelles qu'à l'époque.

 

– Pensez-vous aussi à l'introduction du marché dans le domaine de l'AVS?

– Je pense que l'idée de geler la rente maximale et augmenter progressivement la rente minimale est juste. On devrait aussi garantir l'inflation, mais pas l'indice mixte. Sur le deuxième pilier, il serait utile, pour la partie sur obligatoire, d'offrir un traitement fiscal équivalent à d'autres formes de prévoyance. Et placer la partie obligatoire davantage sous le régime des mécanismes de marché.

 

– Pour relancer la croissance, quelles devraient être les priorités?

– L'ouverture du marché me semble, comme pour le Seco, prioritaire, mais j'y ajouterais la question des importations parallèles.

 

– Et la taille de l'Etat?

– Une stabilisation de la quote-part de l'Etat me paraît nécessaire, compte tenu du poids croissant des assurances sociales, notamment de l'AVS. Sur le plan fiscal, une réforme de l'imposition est nécessaire, notamment pour la fiscalité des entreprises. A mon avis, il ne sert à rien d'imposer une entreprise sachant qu'il existe toujours une personne physique derrière chaque entreprise, l'actionnaire.

 

– Vous faisiez partie des économistes qui ont recommandé de ne pas financer la création de Swiss avec l'argent du contribuable. Aujourd'hui, quel bilan tirez-vous de cette expérience?

– Nous ne nous étions guère trompés en affirmant qu'une compagnie d'une taille inférieure de moitié aurait des chances de survie. En fait, l'accueil négatif à notre thèse était pour moi une expérience plus douloureuse que celui du Livre blanc. Ce dernier recommandait des changements radicaux. La manière dont on nous a traités, y compris dans la NZZ, m'a profondément touché.

Aujourd'hui Swiss est un exemple patent d'une mauvaise politique industrielle.

 

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