Du bout du lac

Manger des camions et faire voler des voitures

OPINION. Notre chroniqueur, qui est aussi jeune papa, se paie un vertige existentiel entre les grenouilles de son fils, la «Société Chiante» et la «Putain de Grosse Fusée» d’Elon Musk

Ça va devenir compliqué. Très compliqué. Jeudi matin, résolu à lui donner quelques outils cognitifs pour l’existence, j’interrogeais gentiment mon fils de 2 ans et demi sur son programme. Que vas-tu faire aujourd’hui, mon chéri? Avec qui? Raconte-moi ta journée d’hier… Rien de bien transcendant, juste de quoi lui faire tricoter un début de discours construit, sujet-verbe-complément et pensée articulée.

Entre réalité et pays imaginaire

Passé les premiers instants d’émerveillement à le voir ânonner ce qui lui passait par la tête – et durablement conforté dans l’idée que mon fils est, sans discussion possible, le plus intelligent et le plus mignon de tous les enfants du monde –, je dus me rendre à l’évidence: mon petit génie a encore de la peine à distinguer le vrai du faux. En clair, des propositions comme «je suis allé au parc avec Yaya [sa grand-mère]» et «j’ai mangé un camion avec un sécateur, et pis j’ai lancé une grenouille sur la tête d’un monstre» se bousculaient allègrement dans sa petite tête. Entre la réalité et le pays imaginaire, pas des masses de frontières.

Toujours persuadé d’œuvrer pour son bien, et donc celui de l’humanité tout entière, je tentai de l’aider à faire le tri: «Non, petit bonhomme: raconte-moi ce que tu as vraiment fait. Le parc, c’est pour de vrai. La grenouille sur la tête du monstre, c’est une blague. En vrai, on ne mange pas des camions, ni des sécateurs. Tu comprends?»

Des voitures autour du Soleil

C’était compter sans Elon Musk. Comment faire comprendre à un enfant de 2 ans et demi que, dans la vraie vie, on ne mange pas de camions quand, dans la vraie vie toujours, on envoie désormais des voitures rouges tourner autour du Soleil sur une bande originale de David Bowie? Vertige.

Comment lui faire comprendre qu’un type avec un nom sorti tout droit d’un épisode de Star Trek est devenu l’idole absolue de toute une génération d’entrepreneurs 4.0 grâce à un gros délire orbital en décapotable? Et que le même drôle de type fait saliver les investisseurs les plus sérieux du globe avec sa «Boring Company» et sa future «Big Fucking Rocket»? (D’ailleurs, si j’avais annoncé à mes parents après mes études que je misais tout sur une «Société Chiante» et une «Putain de Grosse Fusée», je ne serais probablement pas là pour vous le raconter.)

Peine perdue…

De retour à mon échange père-fils, je réalisai que c’était peine perdue. Jamais je ne pourrai lui faire comprendre ce que je ne comprends pas vraiment moi-même. Nouveau vertige. Alors, dans le doute, je lui ai demandé quelques précisions sur le lancer de grenouille sur tête de monstre. Parce qu’on ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve.


Chronique précédente:

Ignazio Cassis de Dijon

Publicité