Nul ne peut prédire avec exactitude de combien de diplômés l’économie suisse aura besoin ces prochaines années. Ce que l’on peut affirmer en revanche, c’est qu’il manque aujourd’hui, et manquera probablement demain, des employés ayant un haut niveau de formation. Depuis le début des années 90, l’économie suisse a du surtout faire face à une pénurie d’universitaires.

J’en veux pour preuve l’évolution du recrutement à l’étranger. Avant 1990, 50% de la population active étrangère n’avait pas de formation professionnelle, alors que le nombre d’universitaires était inférieur à 20%. Depuis le milieu des années 90, la proportion s’est inversée: aujourd’hui, plus de 50% des employés recrutés ont une formation universitaire, alors qu’il n’y a plus que 20% de personnes non qualifiées – des chiffres qui sont à mettre en parallèle avec ceux de la population active indigène, composée seulement de 12% d’universitaires.

Les entreprises suisses recherchent naturellement à l’étranger les qualifications dont elles ont urgemment besoin, mais qu’elles ne trouvent pas sur le marché local. En l’occurrence, les statistiques montrent clairement que, durant ces quinze dernières années, le marché du travail suisse a manqué surtout d’universitaires, et non d’ouvriers, comme la plupart des associations professionnelles veulent nous le faire croire. On notera cependant que toutes les spécialisations académiques ne suscitent pas le même intérêt. Les flux d’immigration concernent essentiellement les scientifiques, les ingénieurs, les informaticiens, les médecins et les économistes. On ne constate aucun intérêt sensible pour les sciences humaines.

Les taux de chômage selon le niveau de formation sont également révélateurs. Jusqu’en 1980, le niveau de qualification professionnelle n’avait aucun effet sur le risque d’être touché par le chômage. Mais depuis les années 90, la donne a changé. Aujourd’hui, le taux de chômage des personnes non qualifiées est trois fois plus élevé que celui des universitaires.

Comme plus de 50% des étrangers établis depuis longtemps en Suisse n’ont pas bénéficié d’une formation, ils sont particulièrement frappés par le chômage.

Cela n’a rien à voir avec la libre circulation des personnes avec l’Union européenne, qui n’est entrée en vigueur qu’en 2002. C’est plutôt le résultat d’une longue période de recrutement intensif de travailleurs non qualifiés, dont l’industrie n’a plus besoin aujourd’hui en si grand nombre. La montée du chômage des étrangers à laquelle nous avons assisté provient des effets pervers de l’ancienne politique des étrangers, qui continue d’avoir des conséquences néfastes: 20% des enfants d’étrangers non qualifiés recrutés à l’époque quittent l’école sans avoir reçu une formation professionnelle. Ces étrangers de la deuxième génération sont des candidats au chômage. Pour éviter ce gâchis, des mesures d’intégration plus efficaces sont nécessaires. D’après des expériences faites à l’étranger, celles-ci doivent être mises en place avant même l’entrée à l’école.

Le renversement des besoins en main-d’œuvre a pour causes les deux tendances lourdes de l’économie moderne: la délocalisation des activités exigeant le moins de compétences dans les pays à bas salaires ainsi que le haut niveau de formation nécessaire à la maîtrise des nouvelles technologies. Ces tendances devraient continuer de produire leurs effets à l’avenir. Le besoin d’universitaires continuera donc selon toute vraisemblance à augmenter.

Cela ne signifie pas que la pénurie de personnel hautement qualifié va nécessairement s’aggraver. Le niveau de formation de la population indigène a tendance à s’élever. Les prévisions de l’Office fédéral de la statistique donnent à penser que la proportion d’universitaires parmi les résidants va augmenter d’un tiers durant les vingt prochaines années. Nous sommes sur le chemin d’une détente du marché du travail. Il n’y aura pas besoin de nouvelles mesures en faveur de la formation.

Personne ne pouvant prédire précisément de quelles qualifications l’économie aura besoin dans le futur, et dans quelles proportions, la meilleure stratégie consiste à créer un système de formation à large spectre, offrant des filières exigeantes, mais aussi souples que possible. De cette manière, les personnes concernées auront les moyens de s’adapter à l’évolution des besoins sur le marché du travail. La nouvelle loi sur la formation professionnelle, entrée en vigueur en janvier 2004, a créé les conditions pour l’édification d’un tel système. Il n’y a de ce fait pas besoin de nouvelles actions dans ce domaine.

Traduction et adaptation: Xavier Pellegrini.

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