Le Temps a publié récemment un article sur les jeunes personnes migrantes non accompagnées (les MNA/RMNA)*, intitulé «A Genève, ces jeunes migrants qui déconcertent les juges». Dans cet article, les autorités mettent en avant une prétendue «propension» à la délinquance de ces jeunes et les problématiques judiciaires rencontrées dans le cadre de procédures pénales les concernant. Cette position passe cependant sous silence la situation alarmante de ces jeunes et leur besoin urgent de protection, mis en lumière en été 2019 déjà par le collectif Lutte des MNA. Nous, avocats et juristes bénévoles œuvrant au sein de la permanence juridique pour les MNA/RMNA, souhaitons témoigner de la réalité du terrain, telle que nous en faisons l’expérience. 

Comme toute personne mineure, ces jeunes disposent de droits fondamentaux qui doivent leur être garantis indépendamment de leur situation individuelle: c’est notamment le cas du droit à un hébergement, à la nourriture, à l’éducation ou à une prise en charge médicale adéquate. Le système juridique suisse prévoit déjà des mécanismes permettant d’assurer le respect de ces droits, notamment par la mise en place d’une curatelle pour accompagner ces personnes dans les démarches nécessaires.

Théorie et réalité

Pourtant, la réalité quotidienne de ces jeunes est très éloignée des garanties théoriques: bien souvent, ils se trouvent en complète rupture sociale, ne bénéficient absolument pas d’une scolarisation adéquate, manquent de tout soutien social dès le passage à la majorité et ne voient même pas leur intégrité physique et psychique protégée. Notre permanence, qui œuvre à la défense de cas individuels comme à des actions de sensibilisation générale, a notamment constaté que la grande majorité de ces personnes n’est pas inscrite dans une école obligatoire. Ces jeunes grandissent donc en marge de la société, sans aucune possibilité de s’y intégrer, ne bénéficiant simplement pas des outils nécessaires pour le faire.

Faute de soutien des institutions, ces mineurs se trouvent poussés dans leurs derniers retranchements, allant jusqu’à mentir sur leur âge

Plus encore, dès leur arrivée à Genève, les MNA/RMNA font l’objet d’une politique répressive à leur encontre, en particulier par la police, qui soumet ces jeunes à des fouilles systématiques, des humiliations, voire des violences physiques. La nouvelle unité policière Groupe vols et agressions de rue, à laquelle se réfère l’article susmentionné, a d’ailleurs pour mandat affiché de contrôler les jeunes «principalement originaires du Maghreb», de manière tout à fait discriminatoire.

Nombreux témoignages

Avec la crise sanitaire actuelle, la situation de ces jeunes s’est encore aggravée, les livrant à leurs propres moyens, sans perspective d’avenir. En particulier, notre permanence a reçu de nombreux témoignages de leurs difficultés pour accéder à des soins de santé basiques ou à un logement. Faute de soutien des institutions chargées de leur protection, ces personnes, mineures, se trouvent poussées dans leurs derniers retranchements, allant notamment jusqu’à mentir sur leur âge pour obtenir un abri réservé aux adultes.

Les autorités semblent cependant refuser d’ouvrir les yeux sur l’urgence et la gravité de la situation. En effet, les nombreuses interpellations de notre permanence auprès du Conseil d’Etat pour protéger ces jeunes, en demandant par exemple la création d’une carte d’identité cantonale, une meilleure prise en charge socio-éducative des MNA/RMNA jusqu’à l’âge de 25 ans et la cessation de la politique de répression à leur égard, sont jusqu’ici restées sans réponse, dans une Genève pourtant symbole des droits humains.


* L’acronyme «MNA» désigne les personnes mineures migrantes non accompagnées n’entrant pas dans le champ de l’asile et l’acronyme «RMNA» les personnes requérantes d’asile mineurs non accompagnées.

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