Revue de presse

«Vous nous manquez déjà, M. et Mme Obama»

Son charisme compense son manque de résultats politiques. Si, à la veille de leur départ de la Maison-Blanche, l’image immaculée du président et de son épouse paraît bien réelle, les internautes qui répondent au concert de louanges médiatiques ne sont pas tous d’accord

Quand il sera midi en Suisse ce mardi, les premiers bureaux de vote ouvriront leurs portes à l’est des Etats-Unis. Et dans une vingtaine d’heures – à moins d’un score trop serré – on connaîtra le nom de celle ou celui qui, avec le premier First Gentleman de l’histoire états-unienne ou la nouvelle First Lady, remplacera le 44e locataire de la Maison-Blanche, dans deux bons mois.

Lire aussi: Le président Obama va nous manquer

Notre chroniqueur François Nordmann vient d’expliquer pourquoi, politiquement parlant, il va créer un vide difficile à combler. Mais en attendant, on ne compte plus, ces jours-ci, les portfolios rétrospectifs de huit années de glamour à la Maison-Blanche, avec une Michelle et un Barack Obama qui sont parvenus à se forger une image publique lisse et parfaite.

Depuis John et Jacqueline Kennedy, aucun autre couple de politiciens n’était parvenu à susciter un tel engouement. C’est du moins la thèse de L’Amour au pouvoir, un documentaire soutenant par ailleurs que «chaque geste affectueux et en apparence spontané cache une manœuvre politique». Propagande? Une arme secrète en tout cas, chez les Obama, que l’on peut encore évaluer ce mardi soir à la télévision en attendant les premiers résultats sur la chaîne Toute l’Histoire, à 21h40.

Voir aussi: L’intimité d’Obama dans l’œil de Pete Souza

Barack et Michelle. Barack et ses enfants. Barack et sa garde rapprochée. Barack et les enfants de sa garde rapprochée. Barack et ses chiens. Barack dans la Situation Room. Ces images, ce sont d’ailleurs toujours les mêmes, partout, dans tous les médias, ce sont celles du photographe officiel. Ce qui montre bien à quel point elles sont sous contrôle et comment elles peuvent servir d’outil d’opinion.

Dans ce contexte, le président aurait-il entre autres «donné un nouveau sens à la responsabilité américaine sur la scène internationale», comme on pouvait le lire sur la page Facebook du Temps, qui a aussi présenté les photos de Pete Souza? Balivernes, ont répondu quelques internautes interdits par le propos et bien peu naïfs sur ce qu’on cherche à leur faire «gober»: «Euh… comment dire…»; «Les USA n’ont jamais autant vendu d’armes que sous Obama. Well done!»; «Quel cinéma!»; «Obama? Euh… c’est le néant»; «Bah, par rapport aux prédécesseurs, et aux suivants…» Ce qui n’empêche pas BuzzFeed de publier les «22 photos qui vont nous le faire regretter», disponibles sur YouTube:

L’Obamania a bien sûr essaimé jusqu’au pays de Tell, où la Schweizer Illustrierte (SI) vient de publier un célébratoire requiem photographique. Michelle et Barack Obama? La «Dream-Team»! «Gestes forts, discours grandioses, actions stylées»; «famille sympathique et élégante»; «un grand homme d’Etat, intègre»; et l’on en passe… «Simply the Best», résume le magazine alémanique à la une, en ajoutant en sous-titre: «Wir vermissen euch schon jetzt» («Vous nous manquez déjà»):

A l’intérieur, la part est belle qui est faite à «la mère de la nation», Michelle, «qui a mis le monde à ses pieds». Celle que Vanity Fair voit comme une «icône de la pop culture». Que certains rêvent déjà en 46e présidente des Etats-Unis. «Yes She Can…» Après, néanmoins, Hillary Clinton, que le magazine espère voir arriver ce jour sur le perron de la Maison-Blanche. Après, aussi, «Indira Gandhi, Margaret Thatcher, Golda Meir, Dilma Vana Rousseff, Angela Merkel», écrit Peter Rothenbühler dans sa Kolumne de la SI. «Pour autant qu’au pays des cow-boys et des colts arrive enfin une femme au pinacle.» Mais Barack Obama n’est «sûr que de deux choses: c’est la fin de mon mandat présidentiel, et Michelle ne voudra plus jamais vivre à nouveau à la Maison-Blanche».

Dans son bureau Ovale, l’actuel président milite évidemment pour son ex-secrétaire d’Etat, huit ans après que «son élection avait été vécue comme l’arrivée de Dieu sur terre», rappelle Michael Days, auteur du livre Obama’s Legacy (Ed. Hachette Book Group). Car «depuis quelques mois, un vent nouveau s’est levé sur le pays»: Paris Match l’a senti souffler, malgré les échecs politiques, malgré tout ce que le camp républicain reproche au président démocrate.

«Son image personnelle» est, au bout du compte et après deux mandats, «immaculée», analyse Gil Troy, professeur à l’université McGill et spécialiste de l’histoire des présidents des Etats-Unis. Une vidéo sur YouTube parodie d’ailleurs avec gentillesse et humour cet «immaculé concept». Intitulée «I Know That You’ll Miss Obama» sur l’air de «I Know What You Did Last Summer», elle est signée du rappeur, humoriste et animateur de radio Rucka Rucka Ali:

Et «un signe parmi d’autres» repéré par «Match», c’est la déclaration d’amour de David Brooks, l’éditorialiste conservateur du New York Times: «I love Obama.» Après son «I miss Barack Obama» en février dernier. «Au moment de quitter la scène, le président jouit de 55% d’opinions favorables.» Et «dans le cœur des Américains sont gravés à jamais le charme indéfinissable qui caractérise ce showman à l’allure toujours soigneusement décontractée, cette élégance cool et souriante»… Et de conclure: «Qu’on l’apprécie ou pas, Obama […] a gagné une place à part dans l’histoire des présidents américains: jeune, idéaliste et sans casseroles… A des années-lumière de celui ou celle qui lui succédera.»

Lire aussi: Barack Obama, la naissance du cool

Dans Gala – excusez du peu – c’est la journaliste Chris­tine Ockrent qui livre sa vision du couple: lui, «beau», «éloquent» avec une «grâce de danseur». «Elle, grande, sculpturale, une forme d’autorité dans le geste et dans le verbe» qui en dit «long sur les obstacles» qu’elle a «dû surmonter pour en arriver là». «Depuis la convention du Parti démo­crate à Phila­del­phie, fin juillet dernier, et leurs deux discours étin­ce­lants qui ont presque éclipsé celui de la ­can­di­date», écrit-elle aussi, «ils se sont l’un comme l’autre lancé avec fougue dans la bataille élec­to­rale […] en fusti­geant avec mépris les vulga­ri­tés et les approxi­ma­tions du candi­dat répu­bli­cain. Mais c’est Michelle Obama qui n’a cessé d’éblouir son monde. «Quand ils s’abaissent, nous nous élevons !» s’est-elle écriée dans une formule qui a fait florès en dénonçant la misogynie et l’obscénité de Donald Trump.»

Les Obama «ont incarné pendant huit ans une pensée humaniste progressiste par leurs discours et leurs engagements. Le couple présidentiel a su aussi vivre avec son temps et a su allier la classe et l’humour» écrit encore Sud-Ouest. Mais là aussi, une internaute proteste: «Vous n’auriez pas des arguments plus sérieux à faire valoir pour porter un jugement plus idoine sur les qualités ou les défauts de tel ou tel homme ou femme politique? […] Une parfaite caricature: les bons d’un côté (Obama, Clinton), les mauvais de l’autre (Trump et consorts)… Bref un parti pris manichéen à l’américaine.» Et ce twitteur de renchérir:

Alors pourquoi cette béatitude? Le magazine Elle répond: «Parce que Barack Obama est engagé.» Sa «profession de foi féministe […] dans Glamour, début août, nous a rappelé que rarement chef d’Etat a aussi bien parlé des défis que les femmes ont à surmonter.» Et aussi «parce qu’ils sont modernes»: «Ils ont su ne pas trop se prendre au sérieux et incarner leur époque. […] Chacune de leurs nouvelles apparitions est un régal.»

Le Huffington Post Québec, lui, a presque la larme à l’œil: «Ce n’est pas parce qu’on sait que c’est imminent que cela rend les choses plus faciles. On parle bien sûr de ce jour où les Obama vont quitter officiellement la Maison-Blanche. Il est difficile de pointer du doigt l’une des raisons pour lesquelles Michelle Obama va nous manquer. […] Elle a fait preuve de grâce, de sagesse, d’intelligence et de style aussi. […] Et voici certainement sa dernière couverture de magazine en tant que Première Dame, et c’est en une du New York Times Style Magazine que Michelle apparaît, tout simplement magnifique»:

On aimerait trouver un avis contraire. Peine perdue. «Est-ce que Michelle Obama pourrait simplement être Première Dame pour l’éternité?» demande d’ailleurs le New York Magazine. «Ils nous manqueront quand ils seront partis», ajoute le Globe and Mail de Toronto. Enfin, à propos du romancier mondialement connu Colum McCann, lauréat du prestigieux National Book Award – cet Irlandais né en 1965 à Dublin qui a jeté l’ancre outre-Atlantique voilà plus de trente ans – L’Express relève qu’il pense ceci: ce qui va manquer surtout – et qui manque déjà – c’est la «souplesse politique», dans un monde qui ressemble à ses fictions:

Mais que dit-il exactement, Colum McCann? «Pour l’après-Obama, je m’attends toujours à des surprises. Trump m’indispose au dernier degré, mais nous avons déjà connu de mauvais dirigeants. En fait, le système se corrigera de lui-même, indépendamment de celui ou de celle qui l’emportera. L’histoire agit par courbes ascendantes et descendantes: je ne suis pas trop inquiet. Concernant l’avenir, je fais confiance à mes enfants, à ces nouvelles générations qui portent tous les espoirs.»

Mais aussi – et encore, on n’en sort pas: «Mon rêve le plus cher serait que Michelle Obama devienne, à son tour, présidente, pour au moins huit ans aussi! Sérieusement, j’aurais voulu que Barack Obama reste en place, car c’est un homme doué d’une profonde empathie, qualité rare chez les hommes politiques qui méconnaissent l’autre en général. Je rêve que tout le monde soit gagné par l’empathie radicale.»

Publicité