C’est un verbe que les politologues français emploient de plus en plus pour différencier les candidats à la présidentielle d’avril-mai 2017. Ce verbe, c’est «incarner».

On résume. François Fillon, vainqueur de la primaire de la droite, a triomphé parce qu’il a réussi à incarner les valeurs de son camp politique. Marine Le Pen, que les sondages voient toujours en finale de la course à l’Elysée, incarne le vote protestataire, anti-élites et anti-système. Jean-Luc Mélenchon, l’homme de la gauche radicale, incarne, lui, la lutte éternelle contre le grand capital, mais aussi le rejet de la mondialisation et des «diktats» communautaires. Emmanuel Macron incarne, à l’autre bout du champ politique, la foi dans la capacité de la future société numérique et la volonté de redéfinir le système social français autour de l’individu.

Une partition qui correspond aux attentes

Vous me suivez? Ces candidats-là, quelles que soient leurs chances, jouent une partition qui correspond à des attentes dans la population hexagonale. Ils réussissent à incarner quelque chose, car leur programme, ou leur positionnement, correspond peu ou prou à la manière dont ils sont perçus. Il y a une forme d’adéquation entre leur posture, leur expérience et leurs discours. Fillon est un catholique assumé, qui s’est toujours démarqué de ses amis souverainistes et eurosceptiques par son libéralisme économique. Marine Le Pen, héritière d’une dynastie politique, donne l’impression d’aimer le peuple et d’être à l’aise à ses côtés, comme dans son fief d’Hénin-Beaumont (Nord). Jean-Luc Mélenchon allie la colère du révolutionnaire à la grande culture de l’intellectuel. Emmanuel Macron a le sourire publicitaire, un passé de banquier et le goût des start-up…

Venons-en maintenant aux deux principaux candidats à la primaire de la gauche. Arnaud Montebourg? L’ancien élu PS de Saône-et-Loire, avocat et très bon orateur, incarne assez bien cette gauche «frondeuse» qui s’est toujours distinguée dans l’opposition plus que dans la gestion des affaires publiques. C’est la gauche française morale et parfois insolente, prompte à mener des combats (comme celui qu’il mena contre l’évasion fiscale vers la Suisse), populaire parmi les profs et les bobos. S’y ajoutent, dans le cas de Montebourg, un physique avantageux, des racines berbères et morvandelles, une belle maîtrise de la rhétorique et une réelle audace. Oui, Arnaud Montebourg incarne.

Valls, un «spin doctor» devenu responsable politique

Passons maintenant à Manuel Valls. Et là, tout se complique. Côté racines d’abord: l’ancien premier ministre est, on le sait, de père catalan et de mère tessinoise. Parfait parcours d’un naturalisé désireux de servir la République qui l’a fait sien. Mais son récit personnel n’est pas pour autant celui du réfugié, ou de la réussite sociale forgée à la force du poignet ou d’études supérieures brillantes. La famille Valls était plutôt aisée. Son parcours est avant tout celui d’un apparatchik du Parti socialiste, longtemps chargé de… la communication.

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Bref, un «spin doctor» devenu responsable politique en s’appuyant sur trois atouts: son ancrage électoral en banlieue parisienne, son goût de la transgression, et son incontestable efficacité. Mais qui dit transgression dit ruptures, virages, flou. Valls incarne l’autorité. On lui reconnaît une compétence et une force de travail. Il incarne la volonté de réformer. Mais qui peut aujourd’hui se reconnaître en lui? Qui peut entendre son appel d’Evry, dans une France très largement marquée par le fait rural, où la plupart des banlieusards quittent leurs quartiers périphériques dès qu’ils le peuvent?

Manuel Valls n’est pas Michel Rocard, dont il se dit l’héritier. Ce dernier était la deuxième gauche. Il incarnait l’aspiration d’une classe moyenne supérieure sociale-démocrate, aujourd’hui laminée par la mondialisation et l’effritement de la puissance publique. Valls n’est pas non plus Jospin, ce premier ministre qu’il conseilla, dont la force était l’austérité mêlée à une intime connaissance de l’extrême gauche et de ses réseaux, via son passé trotskiste.

Valls n’est, enfin, pas François Hollande, qui incarna la synthèse au prix de tant de renoncements. L’ancien locataire de Matignon donne aujourd’hui l’impression de défendre une «gauche de gouvernement» désincarnée, dont la volonté d’exercer le pouvoir est la principale raison d’être. Or si l’on n’incarne pas son électorat, peut-on parvenir, le jour J, à le séduire et à le convaincre de voter pour vous?

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