revue de presse

Manuel Valls en mission à Londres à l’assaut du «French bashing»

Le premier ministre français aura fort à faire pour convaincre les Britanniques que la France «n’est pas un pays fini», comme l’a récemment clamé un important patron britannique. Le dénigrement systématique de la France reste un sport national outre-Manche

C’est le directeur général des grands magasins John Lewis, «le distributeur le plus britannique qu’on puisse imaginer», selon les mots du Financial Times, «régulièrement élu meilleure chaîne de magasins», rappelle Business Insider, qui a rallumé la flamme anti-française jeudi dernier, jamais tout à fait vraiment éteinte au Royaume-Uni il est vrai: «La France est sclérosée, sans espoir, finie, cite le Times, par qui l’incendie a éclaté. Je ne suis jamais allé dans un pays où la situation était si mauvaise, où rien ne marche, et où tout le monde s’en fout, a commenté Andy Street devant un parterre d’entrepreneurs. Vous débarquez de l’Eurostar à la gare du Nord dans quelque chose que je pourrais décrire comme le «trou à misère» de l’Europe», en opposition à Saint-Pancras qui a été entièrement réhabilitée. L’homme d’affaires, venu pourtant pour recevoir une récompense pour son entreprise, s’est aussi plaint de la statuette qu’on lui avait remise à Paris, «en plastique, et horrible. A chaque fois que je la regarderai, je me dirai – pauvre France», a-t-il encore commenté. Conclusion logique, Andy Street a appelé enfin les entrepreneurs qui songeaient à investir à retirer vite fait leur argent.

Et deuxième conclusion tout aussi logique: ces propos incendiaires ont fait réagir identiquement pro- et anti-France, raconte Market Business News, une revue spécialisée qui suit les affaires de commerce. Et qui a enquêté: l’horrible trophée en plastique est de fabrication… anglaise… La revue continue: «Ces remarques insensibles et cruelles interviennent au plus mauvais moment puisque John Lewis est sur le point de lancer une version française de son site web, qui acceptera les paiements en euros.»

C’est donc cette grosse gaffe qui a poussé Andy Street à présenter ses excuses dès le lendemain: «C’était de l’humour, mais à la réflexion, clairement, je suis allé trop loin», a-t-il platement expliqué dans un communiqué, à lire par exemple sur le site de la BBC. The Business desk écrit que l’entrepreneur a été «forcé» de présenter des excuses, alors que selon le populaire Daily Mail, pour qui le French-bashing n’a rien d’étranger, le manager qui «a été obligé de se mettre à plat ventre» est pourtant «soutenu par des leaders d’opinion britanniques, pour qui la France vit à crédit, que c’est non seulement l’homme malade de l’Europe mais l’homme malade du monde».

TheLocalFrance, le site web à destination des expatriés britanniques en France, a une explication ponctuelle à la sortie d’Andy Street:

Et le journal ouvre largement ses colonnes à ses lecteurs, pour qui les Anglais feraient bien de réaliser que la situation n’est pas si rose que cela en Grande-Bretagne.
La BBC reprend aussi le communiqué de l’ambassade de France, qui comme au début de cette année lors d’une autre polémique, a cette fois encore immédiatement réagi: «Monsieur Street peut être tranquille, le gouvernement fait vraiment attention à l’économie! La France est la 5e économie du monde, la 2e d’Europe… De toute évidence, beaucoup d’investisseurs ne partagent pas les vues de M. Street. […] Tous ceux qui ont vécu en France savent que les transports publics sont excellents, et à un prix que M. Street ne pourra pas facilement trouver dans de nombreux pays.» Et de rappeler, de vanter aussi le système de santé, la productivité française.

Signe que le French-bashing titille toujours beaucoup, plus de 450 internautes ont tenu à commenter cette énième querelle franco-britannique dans The Guardian. Qui a aussi ouvert ses colonnes à Agnès Poirier, cette journaliste essayiste qui partage sa vie entre Paris et Londres. Pour elle, la tirade d’Andy Street «rajoute un chapitre au Manuel des Grands Ratages des Relations Publiques». Sa réaction épidermique et drôle reprend point par point les critiques de l’homme d’affaires, citant Sartre, et rappelant au passage que 47 millions de touristes visitent Paris tous les ans.

C’est dans ce contexte d’entente pas très cordiale en ce moment que Manuel Valls se rend à Londres pour 48 heures – la visite a été décidée bien avant cette nouvelle affaire, bien sûr. L’agence Bloomberg cite abondamment le directeur de l’institut de recherche Génération libre, qui lui aussi vit entre Londres et Paris: «Les nombres 75 et 35 symbolisent la France pour le monde entier, estime Gaspard Koenig, avec 35 heures de travail par semaine, et 75% de taxe sur les salaires supérieurs à 1 million d’euros. Valls est intéressant parce qu’il veut dire la vérité à la gauche française, mais sa tâche est énorme.» Le socialiste aura fort à faire à Londres. Il pourra en tout cas s’appuyer sur le soutien, très inattendu, de The Economist, l’hebdomadaire qui après des années d’articles brocardant volontiers la France, a écrit la semaine dernière dans une longue enquête sur la situation française que son gouvernement était le plus réformiste depuis longtemps. «Petit à petit, les figures emblématiques de la gauche antilibérale ont quitté le gouvernement… Dans un pays où le Code du travail est deux fois plus long que Les Misérables, le gouvernement veut simplifier les lois du travail… Manuel Valls incarne la doctrine blairienne selon laquelle il faut d’abord créer de la richesse avant de pouvoir la distribuer… Sa politique comprend une bonne dose de bon sens…»

Mais on ne se refait pas si facilement: «Bien sûr, c’est rarement le bon moment pour réformer, en France»…

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