Analyse

Manuel Valls se fracassera-t-il comme Georges Clemenceau?

Manuel Valls connaîtra-t-il le même sort que son modèle, Georges Clemenceau, s’il lui prend l’envie de viser l’Elysée? C’est cette question que tente de répondre l’historien Olivier Meuwly

Manuel Valls déclarant la France en guerre contre les djihadistes après les attentats contre Charlie Hebdo et le Bataclan; Manuel Valls chantant le rôle central de l’entreprise devant des patrons aux anges; Manuel Valls partant à l’assaut d’un code du travail français momifié, secondé par le «social-libéral» Emmanuel Macron; Manuel Valls lançant la police, dont il a été le ministre, contre des manifestants à Nantes; Manuel Valls n’hésitant pas à en découdre avec l’aile gauche de son parti et suggérant que ce dernier change de nom… Et Manuel Valls admirateur transi de Georges Clemenceau auquel il se réfère souvent…

Un nouveau parti sous l’égide de Clemenceau?

Adulé par les sondages depuis son accession à Matignon, Manuel Valls se retrouve désormais sur la défensive. Devenu Premier ministre avec l’ambition de mener à chef les réformes que le quinquennat de François Hollande n’était plus capable de produire, le Tessinois par sa mère semble piégé. Porteur d’une République garante d’un ordre étatique laïque et de réformes sociales scrupuleuses des équilibres qu’exige le monde moderne, Valls, en réalité, ne tient plus la majorité qu’il devrait diriger. Il préfère se réfugier dans une posture d’où suinte une lassitude évidente envers ses «camarades» et un désir de reconstruire une gauche en phase avec les problèmes du temps. La rumeur a même laissé entendre qu’il songerait à fonder un nouveau parti… Sous l’égide de Clemenceau?

Clemenceau et les contradictions de la gauche française

Clemenceau (1841-1929) incarne les contradictions de la gauche française de la Belle Epoque mais aussi la quête d’une doctrine d’Etat qui sache dépasser le libéralisme, enlisé dans un «laisser-faire» trop souvent égoïste, et un collectivisme socialiste voué à l’appauvrissement général du pays. Cette recherche le mènera vers les radicaux, autour desquels s’organise la IIIe République naissante après la chute du Second Empire. Mais les vainqueurs de l’heure, Ferry et Gambetta se tournent bientôt vers l’«opportunisme», un radicalisme modéré guère éloigné de celui des radicaux suisses, et notamment vaudois, avec lesquels les deux politiciens ont d’ailleurs eu de nombreux contacts.

Face à eux se dresse l’intransigeant Clemenceau, alors proche du jeune socialisme et de Jaurès. Duelliste enflammé, rhéteur aux fulgurances acérées, Clemenceau, représentant de l’aile gauche radicale, creuse un sillon qui lui est propre. Comme le rappelle Michel Winock, il tente de codifier une gauche républicaine autonome qui affirme son patriotisme tout en s’opposant au colonialisme et au nationalisme «ultra». Sa lutte en faveur de Dreyfus est célèbre tout autant que sa vigoureuse prise de contrôle de l’Etat français en novembre 1917, alors que la France est au bord de l’effondrement. Clemenceau reste néanmoins un individualiste: lorsque se crée le parti radical et radical-socialiste en 1901, il garde ses distances, refuse d’être subordonné à une structure susceptible de lui dicter sa conduite.

Les deux des hommes d’ordre

Favorable à l’impôt progressif sur le revenu, anticlérical convaincu, «républicain laïque» selon l’expression de Michel Winock, défenseur absolu de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, Clemenceau est certes un homme de gauche: n’a-t-il pas plaidé pour une acceptation de la Révolution française dans sa globalité, sans l’expurger de sa parenthèse robespierriste? Il se veut cependant un homme d’ordre. Celui qui se fera appeler le «premier flic de France», l’inventeur des brigades du Tigre, le président du Conseil de 1906 à 1909 et de nouveau en 1917, ne plaisante pas avec le respect des institutions. S’il reconnaît le droit de grève, il refuse qu’il soit transformé en outil de déstabilisation par des partis révolutionnaires convoitant le pouvoir.

Clemenceau se fracasse à la présidentielle

Son idylle avec la gauche socialiste s’achève dans le sang lorsqu’il envoie la troupe écraser une grève en mars 1906, en une période où se multiplient les mouvements sociaux sous la pression des marxistes en progression et des anarcho-syndicalistes. Honoré du titre de «Père la Victoire» en 1918, l’énergique Clemenceau, mais aussi ami du peintre Claude Monet, postule à la présidence de la République en 1920. Victime des règlements de compte à gauche, il est battu, à la grande stupéfaction des autres pays.

La France est-elle prête pour une pareille expérience

Manuel Valls connaîtra-t-il le même sort que son modèle s’il lui prend l’envie de viser l’Elysée? Serait-il en mesure de concevoir une nouvelle politique façonnée dans un compromis entre un radicalisme traditionnel ne reniant pas son héritage libéral et un socialisme débarrassé de sa paralysie intellectuelle? En 1917, Clemenceau reprit les rênes d’une France dont le président était Raymond Poincaré, un républicain proche de la droite. L’avenir de la France résiderait-il dans un attelage unissant un président qui aurait pour nom Alain Juppé ou François Fillon et un premier ministre nommé Manuel Valls? Ou le contraire? Mais la France est-elle prête pour une telle expérience?

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