Jamais procès n'aura suscité autant de fièvre et de polémique avant même de commencer. La cicatrice que porte la Belgique depuis huit ans s'est brutalement rouverte. Les sondages se succèdent, une majorité de la population se dit favorable à la peine de mort pour le démon tout en doutant déjà de la vérité judiciaire qui sortira des débats. L'émotion est certes bien compréhensible. De même, les familles des victimes ont de bonnes raisons de se méfier d'un appareil policier et judiciaire qui n'a pas su éviter la succession des tragédies, ni prendre à temps la mesure de leur révolte. Aujourd'hui encore, on ne sait pas par qui les petites Julie et Melissa ont été enlevées – les versions divergent – ni comment et quand elles sont mortes. Le procès d'Arlon se devra donc d'apporter des réponses à ces terribles interrogations. Et à bien d'autres.

Nul doute que la tâche est particulièrement difficile. Il faudra rétablir un semblant de sérénité dans ce climat surchauffé et tenter de dépasser la vision manichéenne qui s'est enracinée dans la société, divisant croyants, ceux qui adhèrent à la thèse du réseau comme réponse ultime à toutes les questions demeurées ouvertes, et non-croyants, ceux qui pensent que le prédateur reste isolé. Le plus ardu, et le plus essentiel aussi, sera d'aborder la complexité de l'affaire sans se noyer dans les détails. Un véritable exercice d'équilibrisme. Car faire l'économie de l'examen des éventuelles protections dont aurait bénéficié le ferrailleur de Charleroi suscitera inévitablement l'impression que la justice veut encore cacher quelque chose d'inavouable. A l'inverse, se perdre dans les détails, les rumeurs de complot, les possibles règlements de comptes sont autant de manières d'éloigner les jurés de l'essentiel. De ce chaos, Marc Dutroux, passé maître dans l'art de la manipulation, ne manquera pas de tirer profit. Il ne faut pas lui faire ce cadeau-là.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.