Revue de presse

Marcel Azzola ne fera plus chauffer son accordéon

Qui a oublié le fameux «Chauffe Marcel, chauffe!» de Jacques Brel? Son célèbre musicien vient de disparaître. Le Français immigré d’Italie avait accompagné les plus grands. Les médias lui rendent un hommage ému

Dans ces cas-là, la longévité historique veut que l’on use toujours du même cliché: le «dernier des monstres sacrés». De l’accordéon, en l’occurrence. Car Marcel Azzola a disparu, lui qui avait accompagné les plus grands noms de la chanson. A commencer surtout par Jacques Brel, dont la célèbre apostrophe, «Chauffe Marcel!», l’avait immédiatement propulsé dans la légende – et dans le langage courant, en somme. On était en septembre 1968, lors de l’enregistrement de Vesoul, lancé par un génie lui-même ébahi par les improvisations de son musicien.

Celui qui escorta aussi sur scène ou en studio Fréhel, Boris Vian, Barbara, Edith Piaf, Tino Rossi, Yves Montand, Jean Sablon, Gilbert Bécaud ou Catherine Sauvage – excusez du peu, et l’on en oublie – est mort à l’âge de 91 ans, ont annoncé ses agents et sa compagne, Lina Bossati. On la voit sur la photo ci-dessus, sur la seule image, pixélisée, d’un autre temps, disponible sur un site internet touchant de simplicité. «Son cœur a lâché», a dit la sibylle, précisant que c’était arrivé lundi matin.


Pour se souvenir de lui:

L’annonce de sa disparition: Marcel Azzola, le «Monsieur accordéon», est mort

Les archives: 7 autres articles du «Temps» qui lui ont été entièrement ou partiellement consacrés, de 1998 à 2007


Accordéoniste et compositeur, Marcel. Notamment de la musique du film Mon oncle, de Jacques Tati (1958), ce qui n’est pas le moindre de ses exploits si l’on songe à l’importance capitale de ses notes dans cet opus qui fait partie des chefs-d’œuvre du cinéma. Mais ce qui ne fait pas non plus de cet homme discret, «loué pour son élégance, sa gentillesse, sa modestie» (France Télévisions), une star du showbiz. Une rapide promenade dans les archives du Temps, en survolant les pages historiques du Journal de Genève ou de la Gazette de Lausanne, le montre très bien: il y apparaît toujours en filigrane, derrière les vedettes, notamment lors d’un concert de Barbara au Grand Casino de Genève, en 1987:

«Tel était Marcel Azzola, un être né pour vivre jusqu’au bout dans la musique, un interprète qui puisait son énergie dans les échanges avec le public, un musicien à l’image de son instrument: connu de tous et pourtant encore à découvrir», rappelle Le Monde. Et «principal représentant de l’accordéon […] avant l’émergence de Richard Galliano». Il «a joué avec (ou devant, comme ce fut le cas pour Django Reinhardt, dans un hôtel) les plus grands (des violonistes Stéphane Grappelli et Didier Lockwood aux guitaristes Christian Escoudé et Marc Fosset). Quant à la défense de l’accordéon comme un authentique instrument de concert, elle constitua une cause pour laquelle il milita toute sa vie.»

«Ils sont toujours aussi nombreux, ceux qui apprécient l’accordéon», pouvait-on lire dans un article que lui avait consacré L’Humanité en 2004. «Mais ont-ils une idée de l’itinéraire qu’il a emprunté? Connaissent-ils les noms de ceux qui ont illustré l’histoire de cet instrument, dans des styles différents selon les époques traversées? Parmi eux quelqu’un fait l’unanimité de ses pairs: c’est Marcel Azzola. Quel parcours étonnant! Ses parents, immigrés italiens, avaient fui «les chemises brunes mussoliniennes. Ils ont atterri en France, aux Quatre-Chemins, un quartier populaire de Pantin. Giuseppe Azzola, le père de Marcel, jouant de la mandoline, tenait absolument à ce que ses enfants étudient la musique.»

Plus tard, dit-il encore à L’Humanité, «les premiers musiciens qui m’ont fait apprécier le jazz ont été Charlie Parker et Dizzy Gillespie. Un jour, dans une boîte, j’ai rencontré Sidney Bechet. Ce fut la révélation. En même temps, je découvrais Armstrong. En France, c’est Géo Daxy qui fut un des premiers à jouer du jazz à l’accordéon. Le premier morceau de jazz que j’ai interprété? Ce fut Sophisticated Lady de Duke Ellington. Aujourd’hui, c’est une certitude, le jazz et l’accordéon sont intimement liés.»

Une rapide recherche sur Google montre aussi que la renommée de Marcel Azzola avait largement dépassé les frontières de la France. On y trouve des articles de médias du monde entier, ou presque. Et dans cet océan d’hommages, il faut lire une de ses dernières interviews, donnée au Figaro en octobre dernier, où il évoque le souvenir de Brel, avec ces mots si pénétrants: «Jacques avait une tendresse pour l’accordéon. Dans sa musique il conservait son âme de marin, et l’accordéon dresse un décor portuaire, un décor d’océan, un décor lancinant. Pour lui, cet instrument était essentiel. Je me souviens que l’enregistrement de La bière, on l’a recommencé trois fois. Souvenez-vous du refrain: «Ça sent la bière de Londres à Berlin, Ça sent la bière, Dieu qu’on est bien…» Il voulait que les mots coulent, vous entraînent.»

Dans un autre magnifique article (de 2011), le site Contrepoints en revenait aussi aux fondamentaux, si romantiques: «Les balbutiements de Marcel Azzola se font au rythme de l’occupation allemande. C’est la guerre et le jeune accordéoniste commence par se frotter aux grands standards à l’abri des brasseries parisiennes. Après «Paris outragé! Paris brisé! Paris martyrisé! Mais Paris libéré!», le temps est aux bals musettes et aux orchestres de danse. C’est là que tout commence pour le célèbre accordéoniste, avec sa bande de copains dans le dernier métro d’un Paris en fête.»

Trois quarts de siècle plus tard, la boucle se referme, et l’on entend encore le cœur arraché de Brel dans Vesoul sous les doigts d’Azzola caressant les anches avec une énergie sidérante: «Mais je te le dis/Je n’irai pas plus loin/Mais je te préviens/J’irai pas à Paris/D’ailleurs j’ai horreur/De tous les flonflons/De la valse musette/Et de l’accordéon…»

Ses Mémoires publiés en 2007 à L’Archipel portent le nom de Chauffe Marcel!, précisément. Cette anecdote puissante qui «a valu de l’or à l’accordéoniste»: «L’or de la reconnaissance: d’un musicien, d’un instrument, noyé sous la «vague de mauvais flonflons» qui succède à son pic créatif des années guinguettes, écrivait alors Le Temps. Ces années, Azzola les évoque avec émotion dans un livre discret où la poésie s’inscrit en creux. Celle des noms d’abord, ces Narcisse l’Aveugle, Nénesse la Béquille ou Riton la Barbouille, locataires à temps complet d’un pittoresque.» Il ne s’étendait pas, Marcel. Ça échauffait «d’autant plus l’imagination».


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