On apprenait le 11 novembre la mort de Marcel Imsand, photographe bien connu des Romands. Je ne suis de celles qui se lamentent sur la disparition des grands vieillards, surtout frappés comme lui par la maladie. Il venait de perdre sa femme en septembre et se retrouvait bien seul. Partir lui fut sans doute une délivrance. D’ailleurs, comme l’a dit Sénèque: «La vie est pièce de théâtre: ce qui compte, ce n’est pas qu’elle dure longtemps, mais qu’elle soit bien jouée.»

Avant même son œuvre, sa vie est emblématique de la simplicité d’un homme qui regardait le monde et les gens avec reconnaissance et gentillesse (mot désuet, valeur oubliée). C’est ainsi qu’il commence sa vie comme porteur de pain. Cela ne s’invente pas, une tâche aussi simple et aussi essentielle, qui lui ressemble autant!

C’était sans aucun doute un excellent photographe, avec une technique parfaite, des cadrages très personnels, aucune affectation dans la composition, son Leica comme une prolongation du regard… Mais, ce qui explique la profondeur de son œuvre, c’est que ce regard ne juge jamais, se contentant d’observer vivre ses personnages, d’où la vérité de ses portraits.

Aucune velléité didactique

Alors qu’il recevait les palmes académiques en février 2011, j’avais écrit sur lui une chronique dont je me permets de reproduire ici les termes. «L’homme est modeste, attaché à son indépendance et à des valeurs simples qui sont à l’origine de son succès. Par discrétion, il s’est toujours tenu en retrait des personnalités qu’il photographiait, disparaissant derrière son objectif au point de faire oublier sa présence. D’où ces photos si vraies d’un Maurice Béjart ou d’une Barbara, empreintes de vérité et de pudeur, exprimant l’intérieur des êtres au-delà leur apparence, capacité que l’on a longtemps cru réservée à l’art pictural seulement.

L’humanité de Marcel Imsand, son aménité naturelle, éclairent son œuvre et donnent de la profondeur à ses personnages, qu’ils soient vieux (Paul et Clémence), marginaux (Les Frères) ou symboliques comme Luigi le berger et les moines de la Valsainte. Sans aucune velléité didactique, Marcel Imsand a su exprimer ce sentiment que tous méritent attention, les forts et les fragiles, gens connus ou personnages anonymes croqués au détour d’une rue, d’un bistrot, dans leur vie de tous les jours, familiale ou professionnelle. C’est pourquoi le public s’est reconnu en lui avec pour conséquence un véritable engouement pour ses photos quotidiennes ou hebdomadaires dans la presse, et pour ses livres.

Hymne à la fidélité

Mais outre cela, l’œuvre de Marcel Imsand est un hymne à la fidélité, cette vertu peu prisée actuellement, jugée sans doute ringarde parce qu’elle réfère à la durée dans un monde qui s’adonne à l’éphémère. Fidélité à la modestie de ses origines, revendiquée sans être instrumentalisée. Fidélité à ces paysages romands dont il exprimera la beauté à nous tous qui avons la chance d’y vivre en nous contentant parfois de les côtoyer.

Fidélité aux institutions politiques et économiques du pays, l’armée, le CIO et tant d’autres, par lesquelles il sera mandaté pour des reportages, l’illustration de livres et de rapports annuels, ou pour immortaliser les moments forts de la Fête des vignerons. Grâce à elles qu’il respectait sans servilité, il a pu vivre de son art. Fidélité en amitié enfin, avec les gens les plus simples comme les plus célèbres, au tréfonds desquels il a toujours su trouver la part d’humanité là où elle se cache. Sous les carapaces.»

Marcel Imsand a quitté un monde qui lui ressemblait de moins en moins, laissant derrière lui un témoignage émouvant de temps empreints de simplicité, de douceur et de beauté. Il nous laisse la nostalgie d’avoir perdu à la fois un art de vivre irrémédiablement révolu, et en même temps le regard de celui qui savait transfigurer toutes choses, ce qui définit l’artiste.

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