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Marcel Raymond, qui soutint si fort la cause de Rousseau

Jean Starobinski, philosophe et écrivain, rappelle l'œuvre et la personne du fondateur de la Société Jean-Jacques Rousseau, professeur, résistant et poète mort il y a vingt-cinq ans.

Marcel Raymond (né en 1897) est mort il y a un quart de siècle (28 novembre 1981). Il ne fut pas seulement un des grands enseignants de l'Université de Genève, mais l'un des critiques littéraires les plus importants de son époque. Dans la dernière partie de son œuvre, il cesse d'être un universitaire pour devenir poète et autobiographe. Son De Baudelaire au surréalisme (1933) commence par des pages sur Rousseau qui invitent à considérer la poésie dans les aspects qui la lient aux enjeux de l'existence et qui requièrent notre étroite participation. On ne pouvait être l'auditeur ou le lecteur de Marcel Raymond sans se sentir impliqué personnellement dans une expérience intime, et en même temps on l'entendait clairement exprimer la condamnation qu'il portait contre les injustices et les violences du monde contemporain. Il rejoignait ainsi des poètes comme Pierre Jean Jouve ou Pierre Emmanuel, qui étaient aussi, comme André Breton, ses lecteurs admiratifs. Le souci du destin de la civilisation, des périls d'un monde dominé par la technique n'était toutefois pas séparable d'une interrogation sur soi, sur le deuil (Le sel et la cendre), sur les réponses auxquelles il était possible d'accéder par la foi ou par la création poétique.

Je me suis glissé dans son auditoire lorsque j'étais encore collégien, puis j'ai suivi ses cours et ses séminaires lors de mes études de lettres, entre 1939 et 1942. Il nous donnait une leçon de résistance sans équivoque. Dans sa conversation, dans son travail, dans son rapport avec les étudiants, tout commençait par l'exigence de la plus juste écoute. Il est au nombre de ceux qui, à ce dur moment, chez nous, n'ont pas approuvé ce qui se passait alentour, ou en Suisse même. Comme son ami Albert Béguin, qui fut l'éditeur de ses Génies de France en 1942, il assumait ainsi une responsabilité personnelle qui ne lui permettait pas de rester neutre. Il n'est pas étonnant de le trouver présent parmi ceux qui, en 1945-1946, ont mis sur pied l'organisation des Rencontres Internationales de Genève.

Dans son travail scientifique, la Renaissance (principalement l'école de Ronsard) et l'esthétique du baroque ont joué un rôle considérable. Le relais fut pris avec hardiesse et clairvoyance par Jean Rousset, qui lui succéda a l'Université. Mais la cause que Marcel Raymond servit de la manière la plus soutenue fut celle de Rousseau. Je garde la mémoire d'un cours sur les Confessions dont la méthode, éclairée par la sympathie et le respect, était à mille lieues du comique troupier où se confinaient souvent les autres biographes. Comme d'autres, j'ai trouvé en lui, bien des années plus tard, un très attentif directeur de ma propre recherche. Devenu président de la Société Jean-Jacques Rousseau, Marcel Raymond s'est consacré à l'immense tâche que celle-ci s'était fixée lors de sa fondation au début du siècle dernier: publier les œuvres complètes de Rousseau, éditer aussi régulièrement que possible des volumes d'Annales. Tâche épuisante, où il dépensa beaucoup de ses forces, mais pour laquelle il réussit à entraîner de précieuses collaborations. Malgré les difficultés, les quatre premiers volumes ont vu le jour dans la Bibliothèque de la Pléiade du vivant de Marcel Raymond entre 1959 et 1969, complétés plus tard par les écrits sur le théâtre et la musique parus en 1995. Il ne faut pas oublier qu'au départ de cette édition, Marcel Raymond et Bernard Gagnebin s'étaient assuré l'appui de l'Etat de Genève et du Fonds national suisse pour la recherche scientifique. Peut-être n'est-il pas inopportun de rappeler qu'en 1962, la commémoration genevoise de la naissance de Rousseau, et surtout de la publication de l'Emile et du Contrat social a été l'œuvre de Marcel Raymond. Les festivités se sont déroulées de manière éclatante, avec un grand colloque international, et une soirée publique où il avait à ses côtés Claude Lévi-Strauss et Jean Guéhenno. Rousseau compositeur fut aussi à l'honneur, avec la participation de Samuel Baud-Bovy. En cette même année 1962 parut l'un des livres de critique où Marcel Raymond a mis le plus de lui-même: Jean-Jacques Rousseau: la quête de soi et la rêverie (Paris, José Corti). Un grand savoir s'y allège jusqu'à se faire complice de l'état de rêverie, d'en partager la fluidité, d'en communiquer l'inspiration vivante.

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