L'accord signé à New York est le résultat d'un bras de fer. Si l'on s'en tient à ce froid constat, et que l'on n'y mêle pas de considérations sur la justice, la morale ou la vérité historique, l'issue des négociations entre les grandes banques suisses et des organisations juives singulièrement influentes n'est pas surprenante. Les banques ne négociaient pas une solution équitable, encore moins un règlement historique au nom de la Suisse, elles voulaient un prix raisonnable pour pouvoir poursuivre leurs activités américaines en toute quiétude. Le tarif d'autorisation a été fixé à près de deux milliards de francs, elles l'ont accepté, et dans la mesure où il lève de lourdes hypothèques pour de nombreuses entreprises suisses aux Etats-Unis, cet accord est donc un bon accord.

Le marchandage bancaire est clos, mais il serait illusoire d'y voir le terme de la discussion sur nos responsabilités historiques. La définition d'accord «global» couramment utilisée, et l'appel lancé par ses signataires à une participation financière de la Banque nationale laissent planer de ce point de vue une pénible ambiguïté. Depuis la conclusion de l'accord de New York, de nombreux Suisses ont sans doute l'impression que les banques viennent de payer pour toute la nation. Après des années de polémique, ils bercent le secret espoir de pouvoir enfin tourner la page. Certains jugent aussi que les banques, par leur démarche énergique, ont finalement réussi là où le Conseil fédéral a régulièrement échoué.

Les banques ne pouvaient pas attendre davantage et il est naturel qu'elles aient décidé de sortir de l'ornière. Mais la transaction ainsi conclue, même si elle met fin aux procédures en cours contre la Banque nationale et les autres institutions publiques, ne peut en aucune façon engager la Confédération. Le pouvoir politique ne solde pas sa responsabilité par procuration.

Le débat n'est pas que financier. Après tout, lorsque toute la lumière aura été faite sur le rôle de la BNS durant la guerre, il n'est pas exclu que cette dernière juge nécessaire de dédommager plus largement les victimes de cette tragédie. Dans ce cas, on pourra toujours contribuer au fonds spécial créé tout exprès par le gouvernement. Mais il serait fâcheux, voire dangereux que la Banque nationale ou la Confédération viennent après coup prendre à leur charge une part des sacrifices consentis par les banques. Ce serait donner aux deux milliards versés le poids d'un aveu public et une portée morale qu'ils ne méritent pas. Le Conseil fédéral a toujours choisi de garder ses distances pour ne pas être entraîné dans un arrangement qui ne serait pas entièrement de son fait. Il a refusé toute implication dans cet accord et choisi d'établir les responsabilités sur la base des recherches historiques en cours. L'expérience lui donne raison. On imagine sans peine le bénéfice que les populistes de tout poil tireraient du versement de fonds publics dans la manne des deux milliards négociés par les banques. Dans un domaine aussi sensible que celui-là, il est essentiel que la distinction entre les intérêts privés et publics soit clairement opérée. La confusion des uns et des autres durant les années de guerre est l'une des sources de nos problèmes actuels. Nous pouvons d'ores et déjà en tirer la leçon.