Revue de presse

La marche antiterroriste de Barcelone cristallise la discorde avec Madrid

Après la manifestation de solidarité, samedi dans les rues de la capitale de la Catalogne, les médias espagnols déplorent la «dérive» indépendantiste. Elle menace encore davantage, selon eux, l’unité de la nation un peu plus d’un mois avant le référendum

Le chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, a demandé dimanche au gouvernement catalan de renoncer à la «rupture», la «division» et la «radicalité», lui qui veut organiser un référendum sur l’indépendance. L’initiative, qui illustre les éternelles tensions entre Madrid et les séparatistes, prend une nouvelle dimension dix jours après le double attentat qui a fait 16 morts et plus de 120 blessés en Catalogne.

Le conflit s’est même cristallisé lors de la grande manifestation pour les victimes de l’attaque djihadiste qui s’est tenue ce samedi 26 août à Barcelone, et qui «s’est transformée en une attaque des indépendantistes catalans contre le roi et le gouvernement espagnol», écrit El Mundo, dans un article très critique qu’a repéré Courrier international.

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Un demi-million de personnes ont défilé dans les rues de la capitale catalane en répétant «Je n’ai pas peur» (#NoTincPor), mais «la manifestation était loin d’être unitaire», écrit le quotidien conservateur madrilène. «Les indépendantistes catalans l’ont finalement boycottée. Et le roi Felipe VI et le président du gouvernement, Mariano Rajoy – auxquels on reproche des ventes d’armes à l’Arabie saoudite – ont été copieusement sifflés et hués à leur arrivée dans la ville. Sur le parcours du cortège, on pouvait lire des pancartes sur lesquelles était écrit: «Felipe, qui veut la paix ne négocie pas avec des armes», «Mariano, on veut la paix, pas des ventes d’armes», ou encore «Votre politique, nos morts».

La présence du monarque faisait polémique depuis plusieurs jours déjà. La Candidature d’unité populaire (CUP), l’un des partis les plus extrémistes parmi les indépendantistes, continue à considérer le roi et le chef du gouvernement comme «coupables indirects des attentats», aux yeux d’El Periódico de Catalunya. Un argument repris par le quotidien proche des séparatistes Ara, qui fustige Felipe VI de soutenir «un des pays qui financent l’Etat islamique. En somme, la participation du roi à la manifestation est une plaisanterie de très mauvais goût. Tout le monde y est le bienvenu, bien sûr, mais nous parlons de quelqu’un qui n’est pas tout le monde.»

Résultat: samedi, on n’a pas vu défiler le roi «en tête, pas plus que les élus». La maire de Barcelone, Ada Colau, avait expliqué qu’au premier rang figureraient les «représentants des collectifs qui, dès la première minute, se sont occupés des victimes: policiers, membres des services d’urgences, chauffeurs de taxi, habitants et commerçants des Ramblas». Et au cœur de ce défilé dont beaucoup ont déploré la politisation, un cri d’espoir, qu’a entendu Le Huffington Post: «Au milieu de la foule, deux violoncellistes ont interprété le «Cant dels ocells» («Chant des oiseaux»), chanson traditionnelle catalane que le défunt violoncelliste et compositeur Pau Casals avait jouée à la Maison-Blanche en 1961, en signe de refus de la dictature de Francisco Franco.»

Mais au final, ce sont les «tensions, bien davantage que la mobilisation, qui font, au lendemain de la manifestation, la couverture des journaux espagnols». Du côté conservateur, La Voz de Galicia, de La Corogne, juge que «la manifestation contre le terrorisme a été ternie par les souverainistes, ils ont brisé l’unité d’un demi-million de citoyens face à la terreur». Et sur place, à Barcelone, La Vanguardia titre elle aussi sur «la polémique qui enfle dans les rangs des politiques […] sur les sifflets et les huées qui ont accueilli» les représentants officiels de l'«espagnolité». «A Shameful Separatist Show In Barcelona», pense le site britannique The Spain Report, dans un article fustigeant ces «réflexes primaires» dans un tel contexte:

Tout autre ton, évidemment, dans le quotidien catalanophone pro-indépendantiste El Punt-Avui, qui insiste, lui, sur la «démonstration de force qui a eu lieu, en faveur de la paix, et contre les armes»: «La manifestation contre les attentats s’est transformée en une protestation contre la politique belliciste du Parti Populaire [de Mariano Rajoy] et la complicité de la monarchie», indique-t-il. Courrier int' en conclut que «les polémiques autour de la politique menée par Madrid et du manque de communication entre les services de police risquent d’enfler à cinq semaines à peine du référendum sur l’indépendance de la Catalogne».

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Dans La Razón de Madrid, on lit même que «les souverainistes pensent que leur projet sort renforcé de ces jours de lutte antiterroriste». Mardi dernier, les responsables de la coalition indépendantiste Junts pel Sí (Ensemble pour le oui), ont d’ailleurs twitté et retwitté un article du Wall Street Journal qui écrivait: «L’enquête sur l’attaque a donné l’occasion au gouvernement catalan de démontrer son principal argument: qu’il peut gouverner seul.» Et ce même s’il y a actuellement une énorme polémique entre la Garde civile nationale et les Mossos d’Esquadra sur le comportement de ces forces de l’ordre catalanes après «l’explosion, la veille de l’attentat de Barcelone, d’une maison à Alcanar.

«Terrorisme et séparatisme» font décidément bien «mauvais ménage», dit Courrier int'.

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