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La marche de la Chine sera longue

La grande crise financière de 2008 a eu un impact majeur sur la stratégie économique de la Chine. Dans le style des grands plans pluriannuels, deux décisions de long terme ont été annoncées. La première est le rééquilibrage des sources de la croissance économique. La stratégie de la croissance par les exportations, empruntée au Japon et à la Corée du Sud et qui a eu cours durant trois décennies, a été remplacée par celle de la croissance par la demande interne. Choqués par l’impact violent de la récession aux Etats-Unis et en Europe, les dirigeants chinois ont voulu réduire leur dépendance à l’égard des marchés extérieurs. Au-delà de l’aspect conjoncturel, l’ancien modèle commençait à s’essouffler, comme il s’était déjà essoufflé ailleurs.

La deuxième décision majeure a été l’internationalisation du renminbi, la devise chinoise. Une grande puissance économique, considérait-on à Pékin, ne peut pas dépendre de la monnaie de l’autre grande puissance. Il s’agissait de défier la domination du dollar. Politiquement, la Chine puisait dans une réserve globale d’hostilité à l’égard de l’hégémonie financière des Etats-Unis.

Ces deux réorientations de la politique économique de la Chine sont étroitement liées. Pour renforcer la demande interne, il fallait cesser d’encourager une épargne qui représentait la moitié des revenus. Cela supposait, entre autres, une augmentation des prêts bancaires aux entreprises, aux particuliers et aux autorités locales, et même le développement de marchés boursiers. Par ailleurs, il n’était plus nécessaire de maintenir une monnaie sous-évaluée, source d’irritation permanente dans le reste du monde. Le renminbi allait donc cesser d’être arrimé au dollar et sa valeur allait être déterminée (relativement) librement sur un marché des changes inséré dans les autres marchés financiers.

Pas à pas, la Chine a déroulé son programme. Partie des profondeurs du classement, la bourse de Shanghai a atteint le cinquième rang mondial. Si l’on ajoute celle de Hongkong, c’est le deuxième plus important marché au monde. Le renminbi a été apprécié de 20% (en tenant compte de l’évolution des prix). De plus en plus d’échanges commerciaux sont libellés en renminbis. La banque centrale a accordé des autorisations de prêts en renminbis à la plupart des pays du Sud-Est asiatique. Ces jours-ci, la Chine reven­dique que sa monnaie soit incluse, aux côtés du dollar, de l’euro, de la livre sterling et du yen, dans le panier qui constitue les droits de tirage spéciaux du FMI, un geste hautement symbolique. La Chine a aussi créé deux banques de développement – l’une régionale, l’autre mondiale – destinées à réduire le rôle de la Banque mondiale et de la Banque asiatique de développement, considérées toutes deux comme inféodées aux Etats-Unis.

Et puis, patatras, toute cette savante construction est rentrée dans le mur. Cet été, la bourse de Shanghai a perdu 40% de sa valeur, qui avait doublé depuis le début de l’année, et le renminbi est sous forte pression. Ce n’est pas vraiment une surprise. Pratiquement tous les pays qui ont libéralisé leurs marchés financiers se sont trouvés un jour ou l’autre face à une telle secousse. Comme ailleurs, la libéralisation a provoqué des excès, et une correction est alors inévitable. Mais les premières réactions des autorités chinoises témoignent des limites politiques de la stratégie officielle. Cela a commencé par des achats d’actions par la banque centrale, une tentative de bloquer la correction. Ensuite le renminbi a été un peu dévalué, un retour en arrière. Et il semble maintenant qu’une criminalisation de la «spéculation» soit en cours, ce qui est incompatible avec le rêve d’une puissance financière.

La conversion des autorités chinoises aux mécanismes de marché a toujours été ambiguë. Tant que cette libéralisation produisait des effets conformes aux objectifs, tout semblait leur sourire. Mais les marchés financiers sont par nature fragiles et capricieux. Des crises occasionnelles sont inévitables. Ceci ne correspond pas à la vision, demeurée étatique, des dirigeants. Il ne fait guère de doute que la libéralisation économique et financière n’a jamais fait l’unanimité au sommet de l’Etat. Les opposants peuvent aujourd’hui relever la tête et recevoir le soutien de tous ceux qui sont menacés par la campagne anti-corruption en cours. Coup d’arrêt qui préfigure un demi-tour ou simple accident de parcours? Au mieux, l’émergence d’une nouvelle puissance financière risque de prendre du temps.

Et puis, patatras, cette savante construction est rentrée dans le mur. Ce n’est pas vraiment une surprise. Presque tous les pays qui ont libéralisé leurs marchés financiers se sont trouvés face à une telle secousse