Lundi 6 juin, le Président-Directeur-Général de Payot Librairie répondait à l’adresse que l’auteur Sébastien Meier lançait à l’endroit de ce que ce dernier appelait la «micro-mafia» de la chaîne du livre romande.

Sans souscrire à l’appellation de «mafia» pour désigner la chaîne du livre romande, et en conscience que ses éditeurs et libraires vivent une économie âpre, je me permets de réagir à cinq points.

1. La professionnalisation n’est pas un fantasme d’auteurs «frustrés», mais une réalité qui dépasse le secteur livre, et recoupe différents revenus: droits (édition, mais aussi scéniques, audiovisuels), rémunération pour des commandes d’écriture, pour des engagements comme dramaturge, scénariste, pour des lectures, performances et rencontres publiques, pour des interventions en milieu spécifique (scolaire, carcéral, médico-social…) pour l’animation d’ateliers et pour du coaching en écriture, mise au bénéfice de soutiens proactifs tels que bourses ou résidences d’auteurs, rétroactifs tels que prix littéraires.

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2. Concilier création littéraire et subsistance matérielle se pense indépendamment du facteur «plaisir d’abord pour soi» évoqué par Pascal  Vandenberghe. Plaisir ou pas, avoir des idées est une chose, la difficulté arrive devant la page, au moment de les transformer en tissu de phrases. On obtient rarement ce qu’on veut du premier coup, réduire l’écart entre intentions et résultat exige des heures de travail, et du métier. (S’il intervient du mystère dans un processus de création, le savoir-faire acquis joue également un rôle). Chaque heure consacrée à une activité rémunératrice autre est une heure non employée à l’écriture. De même, chaque événement public auquel participe l’auteur représente un investissement, que le bénéfice promotionnel ne compense pas forcément dans la balance globale de visibilité, finances et ressources.

3. Les mesures visant à amener les organisateurs à rémunérer les auteurs, (celle du CNL notamment) ne sont pas strictement françaises, évoquer le néocolonialisme est abusif. En Suisse, l’octroi d’une aide à la commande par la Société suisses des auteurs est conditionné par un contrat modèle entre l’auteur et son commanditaire, incluant rémunération minimum.

Plutôt que de «chantage», il s’agit de leviers pour que des fonds collectifs soient utilisés de manière équitable pour l’ensemble des professionnels impliqués.

De même, pourquoi se méfier d’une grille tarifaire, puisqu’elle permettrait de différencier des prestations (signatures, lecture…) qui ne demandent pas la même préparation. Du reste, l’élaboration d’une telle grille n’implique pas de tarifs obligatoires, elle pourrait faire office de recommandation.

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4. L’affirmation selon laquelle «dès lors que les organisateurs des salons et festivals en Suisse seront contraints de rémunérer les auteurs, ils chercheront à amortir cette dépense supplémentaire. Avant d’inviter un auteur, on vérifiera son potentiel commercial» me semble contredite par la conduite de nombreuses manifestations francophones actuelles, Suisse comprise comme les Journées littéraires de Soleure, la Fureur de lire, à Genève, Le Printemps littéraire de Bienne. On pourra débattre du bien-fondé du soutien public à la culture, pour ma part j’y suis acquise. Ces manifestations, même si elles doivent respecter des contraintes budgétaires, rémunèrent leurs invités tout en définissant leurs buts et ligne artistique hors valeur commerciale, ou du moins équilibrent têtes d’affiche et émergents à découvrir.

5. «On voudrait transformer la responsabilité individuelle (de l’auteur) en culpabilisation collective». (sic)

On ne parle pas ici de pêche à la ligne ou autre hobby personnel, mais d’activités vouées à publication. Sus à la modestie romande, je confierai que j’archive les messages de mes lecteurs-trices, qui représentent à ce jour un joli nombre de pages-témoignages d’accès à une expérience symbolique, intellectuelle, émotionnelle, sensorielle…

Indépendamment de la fabrication et exploitation de son support, une œuvre livrée au domaine public reste un bien et un service immatériels fournis à une collectivité. Dès lors, il s’agit bien d’un problème collectif, et non individuel, lorsque un marché compromet la production d’œuvres en précarisant les artistes. Il est injuste que ces derniers endossent des parts de charges disproportionnées dans des opérations de création & promotion destinées à tous, cela en s’entendant dire que c’est leur problème, car ils ont choisi leur voie.

Si demain l’ensemble des auteurs romands cessaient de livrer leurs écrits au public, ils ne seraient pas les seuls perdants.

Lire aussi les tribunes de:

Pascal Vandenberghe, «L’initiative «Vache à livre» et le principe de réalité»
Sébastien Meier, «Adresse à la micromafia de la chaîne du livre romande»
Isabelle Falconnier, «Pour qui travaille un auteur en promotion»


Antoinette Rychner, écrivaine

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