Organisation faîtière indépendante de travailleurs et travailleuses, Travail. Suisse a créé un instrument représentatif pour juger des conditions de travail en Suisse, baptisé «Baromètre Conditions de travail». Il est fondé sur le jugement des employé-e-s, puisque ce sont les personnes les plus directement concernées par les conditions dans lesquelles elles travaillent. Le «Baromètre Conditions de travail» constitue en quelque sorte la dimension humaine du jugement sur les conditions de travail. Certains résultats méritent une attention particulière.

Tous les éléments jugés négativement sont liés à une source de stress et à un surcroît de travail. Plus de la moitié des travailleuses et des travailleurs effectuent souvent ou très fréquemment des heures supplémentaires. Les très longues journées de travail appartiennent aussi à la réalité professionnelle quotidienne. Conséquence: 40% des employé-e-s se sentent souvent ou très fréquemment stressés par leur travail. Environ un tiers conçoit le travail comme une charge psychologique.

L’insuffisance des possibilités de développement est un deuxième aspect jugé négativement. Une large majorité d’employé-e-s ne voit aucune chance d’ascension dans son entreprise actuelle. Près de la moitié d’entre eux ne rencontre pas ou trop peu de promotion de la formation continue par l’employeur.

Un troisième enseignement du «Baromètre Conditions de travail» est le grand souci de garder son emploi. 14% des employé-e-s considèrent leur place de travail comme sérieusement menacée. La majorité juge critiques ses perspectives à moyen terme: en cas de perte d’emploi, elle doute de retrouver un travail comparable avec un salaire comparable. Cela indique une mobilité professionnelle limitée. Il est également frappant de constater que les personnes plus âgées au faible niveau de formation sont davantage concernées. Parmi les personnes de 46 à 64 ans, deux tiers pensent ne pas retrouver une place de travail comparable en cas de perte d’emploi.

Au regard de la situation sur le marché du travail, quelles conclusions en tirer pour les importantes décisions politiques à venir? D’un côté, la pression croissante, la durée prolongée du travail et le démantèlement des règles de protection de la santé des travailleurs et travailleuses, toujours plus imposées par les employeurs sous prétexte du franc fort, sont inadaptés.

De l’autre, les propositions du Conseil fédéral pour la mise en œuvre de l’initiative sur l’immigration de masse sont problématiques. L’introduction unilatérale d’une clause de sauvegarde revient à jouer avec le feu. Une rupture latente de contrat est non seulement indigne d’un Etat de droit, elle conduit aussi à une insécurité persistante concernant le maintien des accords bilatéraux avec l’UE. Un nombre accru de bénéficiaires d’une autorisation de courte durée va faire augmenter sur le marché du travail le nombre d’employé-e-s qu’il est facile de mettre sous pression. La pression sur les salaires et la détérioration des conditions de travail de ce groupe de personnes risquent de s’étendre à tous les autres travailleurs et travailleuses.

Ce qu’il faut au contraire ce sont des solutions aux risques psychosociaux croissants sur le marché du travail. Pour réduire la facture annuelle de 10 milliards de francs suisses liée au stress, la seule solution est que les entreprises prennent davantage leurs responsabilités et que leur obligation de diligence vis-à-vis de leurs employé-e-s soit renforcée. La formation continue est aussi un élément clé. Le maintien de la capacité de placement sur le marché du travail ne doit pas être uniquement l’affaire du travailleur ou de la travailleuse. L’engagement et la coresponsabilité de l’employeur sont nécessaires pour préserver la capacité de placement sur le marché du travail et éviter que des personnes ou des groupes entiers de personnes ne soient éjectés du monde du travail. Enfin, il faut davantage et pas moins de protection sur le marché du travail. La promesse faite lors de l’introduction de la libre circulation des personnes qu’en Suisse des salaires suisses sont payés doit être tenue lors de l’application de l’art. 121a Cst.

A l’avenir, les défis politiques ne seront couronnés de succès que si nous réussissons à intégrer durablement les jeunes sur le marché du travail, à laisser davantage participer les femmes à la vie professionnelle en améliorant la conciliation des vies professionnelles et familiales, à maintenir l’intégration professionnelle des employé-e-s âgé-e-s et à protéger les salaires et conditions de travail de tous les travailleurs et travailleuses.

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