Les marchés boursiers sont-ils (encore) devenus fous? Partout dans le monde, ils se sont effondrés en février, lors de l’arrivée du coronavirus dans les pays développés, ce qui est bien normal. Ce qui est plus étonnant, c’est qu’ils soient repartis à toute vitesse fin mars, en plein confinement alors que le nombre de décès augmentait de jour en jour. Depuis lors, ils ont continué dans une exubérance qui contraste avec la situation économique plutôt morose. Dans de nombreux cas, ils ont dépassé le niveau atteint avant l’épidémie. Même si la recrudescence des cas de Covid-19 semble avoir mis un terme à l’envolée des cours, on se demande si les marchés boursiers se rendent compte de ce qui se passe autour d’eux.

Les bourses suivent souvent un comportement moutonnier et se précipitent du haut d’une falaise. Ce fut le cas en 2001 lorsque les cours des entreprises actives dans les technologies de l’information ont lourdement chuté après une cavalcade vertigineuse. On s’est alors aperçu que beaucoup d’entre elles n’avaient jamais gagné d’argent.

Le rôle des banques centrales

Comment peut-on expliquer ce qui se passe ces temps-ci? Après la chute initiale, la situation s’est retournée quand les autorités ont réagi: confinement, aides publiques massives pour soutenir la population et les entreprises, et déploiement par les banques centrales de toutes leurs armadas. Le confinement allait provoquer une chute de l’activité, et donc des profits des entreprises, mais la chute des cours depuis la fin février en avait déjà tenu compte. Les soutiens massifs annoncés signifiaient que le choc serait contenu, l’épidémie contrôlée et les revenus protégés. La première réaction, avec une chute moyenne des cours de l’ordre de 30%, se révélait trop pessimiste. Une correction s’imposait, les cours ont commencé à remonter.

Les banques centrales ont alors annoncé des mesures exceptionnelles. Elles ont créé, louche après louche, des masses énormes d’argent, ce qu’elles continuent de faire à ce jour. Arrivé dans les poches des banques, des particuliers et des entreprises, une partie de cet argent a été investi en actions. Sous la pression de la demande, les cours ont grimpé à chaque coup de louche. Les banques centrales ont surtout promis qu’elles garderaient longtemps, très longtemps, les taux d’intérêt à zéro, voire négatifs. Or, plus les taux d’intérêt sont bas, plus les prix des actions sont élevés (je vous fais grâce de l’explication, bien compliquée). Et plus ça doit durer, plus fort est l’effet. Il n’est pas surprenant que les cours battent des records historiques.

Pas de folie

Une autre explication est plus surprenante peut-être. Un grand nombre de particuliers qui ne s’intéressaient guère aux marchés des actions s’y sont précipités durant le confinement. Ainsi, le 17 mars, un article dans Le Temps annonçait: «Swissquote croule sous les demandes d’ouverture de compte.» Qu’est-ce qui a déclenché ce mouvement? Il se peut que certaines personnes, privées de paris sportifs, aient trouvé sur le web des apps simples et ludiques, comme Robinhood, un nouveau moyen de faire couler leur adrénaline. Ayant observé la chute des cours en février, d’autres ont saisi l’occasion de faire une bonne affaire. Ou bien s’agit-il simplement de tuer le temps?

Tout cela concerne les cours moyens, mais les cours de chaque compagnie répondent aussi aux conditions spécifiques de l’entreprise. Ainsi, l’épidémie a été une bénédiction pour Amazon lorsque les magasins étaient fermés, des clients occasionnels sont devenus permanents et son cours boursier a doublé. Les laboratoires pharmaceutiques bien placés dans la course au vaccin ont vu leurs cours s’envoler (celui de Moderna a été multiplié presque cinq fois avant de baisser un peu). A l’inverse, les cours des compagnies aériennes se sont effondrés (celui de Lufthansa a été divisé par deux et celui d'EasyJet par trois). Les bourses n’ont pas été prises de folie, elles sont attentives à chaque cas.

Mais attention, rien de ce qui précède ne suggère que les bourses ne vont pas rechuter, violemment peut-être, dans les semaines ou les mois qui viennent, et sans doute pour une bonne raison.


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