Opinions

Des marchés égarés. Par Thierry Meyer

La violence avec laquelle les marchés boursiers ont réagi hier à quelques signes de ralentissement économique ne laisse pas d'inquiéter. L'emballement qui a présidé à la séance démente qu'ont connue certaines places européennes est totalement hors de proportion avec la réalité que les investisseurs prétendent sanctionner. Cette volatilité est le signe d'un profond malaise: les marchés ressemblent à un troupeau de moutons égarés au sommet d'un col, affolés par l'abîme qui se présente devant eux, déboussolés par les aboiements discordants de leurs chiens de garde.

L'agitation d'hier, qui a surtout frappé l'Europe, trouve sa source dans trois événements. D'abord, le discours qu'Alan Greenspan, président de la Réserve fédérale américaine, a tenu mercredi soir devant le Congrès américain. Le «vieux sage» de la finance mondiale y a déclaré qu'aucune baisse concertée des taux n'était à l'ordre du jour des pays les plus industrialisés. Douche froide pour les marchés, qui espéraient le contraire. Ensuite, le directeur général du FMI, Michel Camdessus, révisait à la baisse les pronostics de croissance annuelle mondiale pour cette année à 2% (contre 3,75% ce printemps).

Enfin, le patron du groupe Alcatel, quatrième plus grande entreprise mondiale des équipements télécoms, présentait un bénéfice semestriel record, mais assorti d'une mise en garde sur une baisse des résultats pour le second semestre, due essentiellement à la crise asiatique. Contrastant avec l'optimisme estival de cet influent PDG, cette phrase prenait à contre-pied analystes et investisseurs, déclenchant une vague hystérique de ventes – le titre Alcatel a perdu plus de 38% hier! – et entraînant dans cette sarabande infernale tous les leaders de la téléphonie européenne.

Certes, les perspectives immédiates d'avenir pour les télécoms sont peut-être moins roses que celles dépeintes il y a peu, avec parfois la même hystérie, par les analystes. Mais ce rééquilibrage ne justifie pas pareille déculottée. Au passage, ce jeudi noir a dû donner quelques sueurs froides aux dirigeants de Swisscom, dont l'entrée en Bourse est prévue pour le mois prochain.

Les conséquences de cette pagaille collective risquent d'être graves. Car si l'on ne peut accuser les marchés d'être à l'origine des troubles économiques d'Asie du Sud-est, de Russie ou d'Amérique latine, sanctionnées pour avoir vécu largement au-dessus de leurs moyens, la disproportion de leur réaction va entraîner des corrections majeures dans l'économie réelle. De l'anecdotique (un patron hier porté aux nues, aujourd'hui poussé à la démission) jusqu'au dramatique: la pression sur les entreprises pour réduire leurs coûts sine die induira des suppressions massives d'emplois. Ce ne seront alors plus les marchés qui traduiront l'état de l'économie, mais le contraire, le chaos de l'économie mondiale découlant des errements des marchés financiers.

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