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Au Caire, on lisait sur cette gigantesque affiche électorale installée il y a une dizaine de jours sur des immeubles croulants: «Tu es l'espoir.»
© Nariman El-Mofty/AP/Keystone

Revue de presse

Le maréchal Sissi II d’Egypte, despote «crâneur imbu de lui-même»

Le président sortant est certain de l’emporter au terme de l’élection qui a eu lieu ces trois derniers jours. Les médias fustigent la parodie démocratique, mais surtout l'incompétence crasse d’Abdel Fattah al-Sissi

Abdel Fattah Al-Sissi va être reconduit sans surprise à la tête de l'Egypte avec plus de 90% des voix, après une élection présidentielle marquée par une participation frileuse d'environ 40%, selon les premières estimations publiées jeudi par la presse d'Etat. Les résultats officiels seront proclamés lundi. AFP

Les premières estimations devraient être publiées ce jeudi en Egypte par les médias locaux après trois jours d’un scrutin présidentiel où le taux de participation est le seul véritable enjeu pour le sortant Abdel Fattah al-Sissi, assuré de l’emporter faute d’adversaires, tous envoyés au tapis: «Ses rivaux, les grincheux, les jaloux, les libéraux qui s’impatientent, les islamistes qui redressent la tête ont tous été mis hors de combat», explique Europe 1. Les bureaux de vote ont fermé mercredi à 20h GMT, après une courte prolongation d’une heure. Mais aucun chiffre officiel sur la participation n’avait été publié à la clôture du scrutin. Les résultats officiels seront proclamés ce lundi 2 avril.

Lire aussi: «Le président Sissi a confisqué le champ politique»

Elu en 2014 avec 96,9% des voix, Abdel Fattah al-Sissi, 63 ans, avait pour seul adversaire Moussa Mostafa Moussa, 65 ans, le chef du minuscule parti libéral Al-Ghad, méconnu du grand public et partisan affiché du régime. D’autres candidats potentiels, parfois plus crédibles, ont été emprisonnés pour violation de la loi ou se sont découragés en raison de pressions des autorités. «Sissi imperator», résume ainsi AgoraVox.fr. Dans ce contexte, le pouvoir en place redoute surtout un taux d’abstention élevé, susceptible de décrédibiliser l’élection.

Alors l’éditorial du Monde pose la question: «Faudra-t-il féliciter le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi?» Le maréchal n’a «rien à craindre»: «L’immense majorité, vaccinée par les trois années d’instabilité qui ont suivi la révolution de 2011, n’aspire qu’à la stabilité et à la sécurité. Mais le bilan pèche: l’insurrection djihadiste, dont l’épicentre se situe dans la péninsule du Sinaï, n’a cessé de gagner en intensité; les réformes économiques courageuses ont amputé le pouvoir d’achat des classes populaires. Alors qu’il a toutes les manettes, le président égyptien peine à restructurer un paysage politique en ruine après l’échec et la répression des Frères musulmans, dont le court passage au pouvoir, en 2012-2013, fut une calamité.»

Et de déplorer que le pays «ne décolle pas», avec son économie «incapable d’absorber une jeunesse trop nombreuse et mal formée». Ce, alors que «le régime court derrière une société de plus en plus religieuse, voire bigote, ne parvenant pas à «réformer l’islam», comme l’avait promis le président Sissi» – il suffit de se souvenir de l’attentat terroriste qui a coûté la vie à plus de 300 personnes en novembre dernier. «Désespérante Egypte», titre Le Journal de Montréal, avec ce Sissi II, fort d'«un soutien de façade […] plus que jamais dépendant de son appareil de sécurité aux jeux ténébreux».

Son triomphe annoncé, c’est celui d’un militaire dont l’image «oscille entre celle du bienfaiteur de la nation et du despote», selon la Deutsche Welle. Ou celui d’un «homme banal», écrit Courrier international, qui reprend les commentaires de Daraj.com, un site d’information alternatif né en 2017 à Beyrouth, crédible parce qu’il tranche avec les médias arabes traditionnels en accordant une vraie place au reportage et à l’enquête, sans tabous ni censure sur les questions de droits civiques, de genre, de sexualité ou de fake news…

Au bilan, «le néant»

«En quatre années de pouvoir, y lit-on, ce militaire sans envergure et sans expérience politique solide a échoué dans tous les domaines.» C’est un «crâneur imbu de lui-même qui affirme qu’il est ami avec tout le monde», alors que s’il entrait dans un café, «tous les clients [baisseraient] la tête ou [regarderaient] ailleurs pour éviter qu’il ne vienne s’asseoir à leur table». Le bilan se résume, après Nasser, Sadate, Moubarak et Morsi, après «le bouillonnement» de Tahrir et du «printemps» égyptien, à un seul mot: «le néant».

«Les Egyptiens ont largement contribué à façonner le visage politique et culturel du monde arabe moderne», reconnaît pour sa part le site Chronik.fr. Mais «aujourd’hui, la situation du pays illustre la part d’échec de la séquence née en 2011 et les défis démocratiques et sécuritaires auxquels sont confrontés les nouveaux régimes. Tragi-comique de répétition. Après celle de Vladimir Poutine, la réélection du président égyptien Abdel Fatah al-Sissi est un non-événement, […] biaisé non seulement par les limites à la liberté d’expression en vigueur dans ce régime autoritaire, mais aussi par l’absence de réel pluralisme et débat politique.»

L’opposition en mode «veille»

Dans un long post de blog hébergé par La Croix, Youssef El Chazli, doctorant en sciences politiques qui s’apprête à soutenir sa thèse à l’Université de Lausanne, juge que ce scrutin agit «comme un étouffoir des revendications que voudrait exprimer la population» mais qu’il reste tout de même «des opposants engagés […], des gens qui avaient commencé avant 2011 et qui avaient déjà l’expérience de faire de la politique quand tout est fermé». Mais «lorsque le coût de l’action» est devenu «trop élevé», ils ont passé en mode veille «après avoir été très investis et très visibles». Ce «réseau dormant peut être réveillé lorsqu’une nouvelle forme de mobilisation devient possible. C’est une sorte de rémanence.»

Pour ce chercheur, «la notion sociologique de réseaux dormants est assez élastique. Cela rejoint celle de mobilisation sans engagement, une attitude démultipliée par les réseaux sociaux. On ouvre sa page Facebook, on «like», on est ainsi impliqué même si l’on reste à distance, au propre comme au figuré. Les gens continuent à suivre ce qui se passe. Ce n’est pas de la résistance mais une forme de fidélité à ce qu’ils ont vécu en 2011-2013 et de disponibilité latente pour un réveil. […] Pour certains, cela passe par une nouvelle vision du couple et de l’éducation, avec le projet d’élever leurs enfants différemment, selon de nouvelles valeurs, de façon expérimentale. Certains se sont d’ailleurs rencontrés et mariés pendant la révolution, le militantisme, les manifestations.»

L’armée toute-puissante

Enfin, Le Courrier de l’Atlas n’est pas dupe. Pour lui, expliquait-il il y a un mois, «la politique d’Al-Sissi, comme celle des militaires en général, ne se distingue pas beaucoup par sa subtilité politique. La politique se gère comme dans les casernes: ordre, discipline, obéissance. Point de nuance, point de proportionnalité, point de mesure, point d’adaptation et de flexibilité. Les choses sont claires pour les esprits carrés. Le péril islamiste justifie la purification du paysage politique et le glissement autoritaire. […] Al-Sissi se présente […] contre le vide. […] Ce qui explique que l’armée soit le seul refuge anti-islamiste pour les Egyptiens vivant dans la crainte des fous de Dieu de tout acabit, et que l’islamisme soit le seul refuge de la pauvreté économique et sociale de la société contre les dictateurs militaires, notamment en l’absence de grands partis de gauche.»

Mais cela a commencé bien avant lui. Les militaires, depuis des lustres, «ont éradiqué l’élite politique égyptienne depuis plus d’un demi-siècle, comme Ben Ali en Tunisie. […] Les militaires n’ont jamais pensé créer un climat politique favorable à la démocratie.» Forte de 1,1 million de soldats, l’armée «se considère comme une puissance régionale ayant des devoirs de protection de la Grande Egypte, dans une région stratégique turbulente entourée de régimes militaires et d’ennemis potentiels et réels. Le chauvinisme et narcissisme égyptiens, «terre des Pharaons», […] donnent eux-mêmes des justifications au pouvoir sans partage des militaires, favorables à toute idée de grandeur nationale titillant leur orgueil et leur ambition.»

Sissi sera réélu sans surprise. Cela semble aller dans «le sens de l’histoire» politique contemporaine de l’Egypte.

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