il était une fois

Le mariage dans tous ses états

Dix siècles de codification du mariage autour d’un homme et d’une femme surplombent la proposition du «mariage pour tous», mettant en évidence sa radicale nouveauté

Il était une fois

«Parmi les chrétiens, disait Voltaire, la famille est soit une petite Eglise, un petit Etat ou un petit club.» Il évoquait, par cette fulgurante synthèse, les trois âges du mariage occidental: catholique, protestant et des Lumières. A sa suite, l’historien John Witte* en dénombre cinq, à partir du XIe et XIIe siècle: le mariage sacrement de la papauté grégorienne; le mariage sociétal de la Réforme luthérienne; le mariage conventionnel du calvinisme; celui qui fonde le «bien commun» sous l’Eglise anglicane et celui, purement contractuel, des Lumières. Le sixième qui s’annonce, désexué, introduit une absolue nouveauté. Jugeant des dix siècles qui l’ont précédé et des luttes formidables qui ont accompagné chacune de ses mues, on qualifiera de modestes les manifestations d’aujourd’hui sur le «mariage pour tous». A chaque fois en effet, s’est posée la question centrale du pouvoir: qui, de Dieu, de l’Eglise, de l’Etat, des membres de la famille, de la nature ou des époux a qualité pour valider l’union et en réglementer la conduite? Immense question qui a évolué de crise en crise, celle d’aujourd’hui succédant à celles d’avant.

Le mariage catholique, codifié par Grégoire VII (1015/1020-1085), est fondé sur l’association d’un homme et d’une femme créés par Dieu pour se multiplier et élever des enfants dans la foi. Sacrée par l’Eglise, cette association résulte d’un consentement mutuel des époux qui se promettent d’entretenir leur vie durant une relation d’amour et de dévotion.

Les canons du mariage romain dominent l’Occident pendant cinq siècles. Les prêtres en sont exclus, voués au célibat par Grégoire, non seulement en punition de leur incontinence passée mais parce que l’Eglise tient l’ascèse pour supérieure. Sa logique procréatrice proscrit la contraception, l’avortement, le divorce.

Le premier geste des protestants est de désacraliser le mariage et d’y accueillir les pasteurs. Luther pose que l’union de l’homme et de la femme appartient au domaine des choses terrestres. Elle est ordonnée par Dieu pour satisfaire les besoins humains des individus et de la société. Sanctionnée par l’Etat et son prince, formé bien sûr au respect des intentions de Dieu, elle peut être dissoute comme elle a été conclue, publiquement.

Calvin rend à l’Eglise la part du mariage que Luther lui a enlevée. Il conçoit l’union comme une convention solennelle passée entre un homme, une femme, Dieu comme témoin et la communauté ecclésiale. Le pasteur bénit le couple et l’instruit de ses devoirs spirituels. Le magistrat l’enregistre et lui offre protection. Ensemble, pasteur, magistrat, témoins civils et parents concluent devant Dieu la convention du mariage à laquelle ils confèrent sa légitimité.

Le mariage anglican ajoute un but supplémentaire: servir le bien commun tout à la fois du couple, des enfants, de l’Eglise et de l’Etat. Il devient «un petit Commonwealth» administré par l’Eglise sous la haute autorité de la couronne anglaise. Le poète John Milton en voit cependant les limites. Une condition de réussite du mariage, dit-il, est que les époux trouvent de l’agrément à converser l’un avec l’autre. Sinon, l’un des buts de l’union, qui est l’élévation spirituelle, n’est pas atteint, la séparation est alors légitime. Milton annonce l’ère libérale du mariage.

Dieu et ses Eglises sont en effet écartés des affaires maritales à partir du XVIIIe sous l’effet des Lumières. Peu à peu, les hommes et les femmes vont se choisir pour leurs propres buts ou projets, ils fonderont une famille ou pas, ils divorceront quand ils ne se plairont plus. Ils seront sous contrat, pour un temps non précisé et pour des raisons qui n’intéressent qu’eux-mêmes, amour, passion, intérêt, devoir, responsabilité, peu importe, ils n’auront plus de comptes à rendre.

Le contrat sera enregistré civilement et protégé par l’Etat, entité laïque ne veillant qu’au respect des droits humains, économiques et sociaux des membres du couple, égaux devant la loi, ainsi que de leurs enfants.

Le mariage religieux ne disparaît pas mais il passe à l’ordre privé. Son héritage marque cependant le modèle laïc libéral: le cérémonial reproduit l’idée d’un don de soi pour un but plus grand que soi. Le divorce, aussi fréquent soit-il, reste vu comme un échec. Une large partie de la société, porteuse de ce passé, continue à considérer le mariage comme l’union «naturelle» d’un homme et d’une femme dans le but, éventuel, de la procréation. D’où son choc devant l’énoncé d’une proposition nouvelle, sourde à la parole biblique du «prospérer et multiplier».

Le club familial s’est ouvert depuis vingt ans à une variété de membres sans homologation ni généalogie – des célibataires, des divorcés, des enfants de plusieurs lits – mais toujours autour d’un homme et d’une femme. De nouveaux clubs, «hommes seulement», «femmes seulement», réclament maintenant la patente de la mairie. En même temps, un fort courant libertaire milite pour son abolition pure et simple. L’insistance de prêtres catholiques et d’homosexuels à la réclamer est comme un retournement inattendu sur le chantier jamais achevé de la démolition du mariage. * John Witte, From Sacrament to Contract: Marriage, Religion, and Law in the Western Tradition , Westminster John Knox Press, 2012.

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