On l’entendrait presque, le soupir de soulagement général: ça y est, le virus baisse les bras. Mais n’oublions pas ceux qui, à présent, lèvent les leurs. Car la pandémie a beau être à moitié vaincue, il reste d’autres combats à mener, tout aussi fondamentaux. Ceux qui se jouent actuellement dans les rues de Minneapolis et d’ailleurs, nourris par la tristesse et la rage. Ou dans les longues files d’attente pour des sacs de nourriture devant une patinoire genevoise.

Je ne suis ni Noire, ni dans la précarité – et si ces voix doivent plus que jamais être portées, je ne peux m’exprimer qu’en alliée. En revanche, je partage aujourd’hui ma vie avec une femme. Et serai donc particulièrement attentive à une autre lutte qui s’est engagée ce mercredi au Conseil national, au sujet du mariage pour tous.

«Ordre naturel»

Au cas où vous vous posiez la question: oui, même des années après, même quand on appartient à la génération millennial, un coming out reste intimidant. En général, on l’évite quand c’est possible, on privilégie la zone grise – on ne sait jamais. Si j’en parle dans cette chronique (l’équivalent d’une sortie de placard monumentale), ce n’est ni pour me plaindre, ni pour monter aux barricades, ni pour jouer au porte-voix. Plutôt pour offrir mon regard sur une question qui n’est pas, pour moi comme pour tant d’autres, purement théorique.

Deux projets sont sur la table: l’ouverture du mariage civil aux couples homosexuels dans sa version «light», soutenue par le Conseil fédéral, et celle qui inclut l’accès à la procréation médicalement assistée (PMA) pour les couples de femmes. Si selon les sondages, le grand public serait ouvert à cette deuxième option, la première a la faveur d’une majorité d’élus. Certains estiment que les questions de filiation doivent être remises à plus tard. D’autres, à l’instar de l’UDC Jean-Luc Addor, que «c’est une chose de respecter leur désir de vivre comme ils l’entendent, mais une autre de légitimer des comportements qui à mon sens ne sont pas conformes à l’ordre naturel». Ce «ils» semble étranger, rebutant et pourtant, c’est aussi de moi qu’on parle.

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Braver l’interdit

Bon, soyons honnête: comme beaucoup de quasi-trentenaires, l’union civile, la symbolique, la bague et la robe bustier ne m’intéressent qu’à moitié – quoique assister aux noces des autres reste un bonheur, n’hésitez pas à m’inviter. Quant aux enfants, c’est le flou total. A nouveau, plutôt normal, comme me l’ont écrit des lecteurs bienveillants suite à une précédente chronique.

Mais contrairement à la majorité de mes contemporains, je n’ai pas le luxe du flou. La porte a été fermée d’office, les choix déjà soupesés pour moi. Dans cette configuration, je ne pourrais être mère que dans l’illégalité. Grande naïve, il m’arrive de l’oublier et de songer à une vie de famille. Je ne pense pas avoir moins à offrir. Quel étrange sentiment que de devoir le prouver au monde.

Peut-être qu’un jour, je serai de ces femmes qui choisissent de braver l’interdit. De sauter dans un avion, direction une clinique de fertilité à Copenhague ou à Madrid. Il y en aura toujours. En quoi une société qui leur met des bâtons dans les roues serait-elle plus morale?

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Je peux entendre les réticences à mêler médecine et natalité. Pourtant, ce n’est pas le bien-fondé de la PMA qui est débattu aujourd’hui – elle est déjà accessible aux couples infertiles et bien réglementée. Il s’agit avant tout de décider qui peut en bénéficier. Si le désir des uns est plus légitime, plus «naturel» que celui des autres. A ceux qui hésitent, j’essaierai d’expliquer que mon cœur n’est ni mal placé, ni en plastique. Et que j’ai hâte que cette lutte-là se termine.


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