«Comme un oiseau sur le fil, j’ai essayé à ma façon d’être libre», chante Leonard Cohen dans un air dédié à Marianne Ihlen. J’ai vu cette semaine Marianne & Leonard: Words of Love, film documentaire magnifique sorti l’été dernier, mais demeuré presque invisible en salle.

Je le reverrai encore sûrement plusieurs fois. Je n’arrive pas à savoir d’où vient l’émotion que procurent les images. Si elle provient de la nostalgie d’une époque et d’une vie, de la tragédie de leurs amours jamais simples ou de regarder ce miracle d’une relation devenue œuvre d’art, mélodie et paroles tranchantes. La poésie est un couteau luisant, taché du sang des morsures amoureuses.

Elle a été sa muse, c’est ainsi qu’ils la présentent dans le film, même si je n’ai jamais aimé ce mot. Elle rencontre Leonard Cohen en mai 1960 dans une épicerie de l’île d’Hydra, et ils s’aiment, sous le soleil du golfe Saronique. Chacun de leurs mouvements, dans la blondeur de l’été, dans leurs nages et dans leurs rires, sur le port de l’île des tendresses perdues, déchire et bouleverse.

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C’est que je ne sais pas si elle a été heureuse, Marianne. Le film suggère l’éblouissement des débuts à Hydra, mais cette liberté semble d’emblée avoir un prix, celui de sa solitude déjà, étiolée, éloignée, avec Leonard qui croit aux expériences des drogues, beaucoup, souvent, sans arrêt. Elle est demeurée éperdue, malgré la vie qui continuait ailleurs, autrement. Les passions ne sont jamais égales, ni équilibrées.

Un rendez-vous raté

Leur relation s’étiole durant une décennie jusqu’à ce que la Norvégienne reparte dans son pays pour ce qu’elle appelle une vie rangée. Ils ne s’oublieront jamais. Et lorsqu’il l’invite, des années plus tard, belle vieille dame aux cheveux gris, au premier rang de son concert à Oslo… elle le regarde danser en riant, comme le gypsy boy d’une autre chanson qu’il lui a dédiée, célébrissime:

On se demande si cette histoire d’amour n’est pas qu’un rendez-vous raté. Une ode à la liberté qui ne fait que montrer les limites de la liberté.

Enfin, il y a les mots que Leonard lui envoie avant la fin. La fille du dos du disque a désormais les cheveux blancs sur son lit de future morte, et l’écoute: «Sache que je suis si près derrière toi que si tu tends la main, je pense que tu pourras atteindre la mienne.» Elle a l’air heureuse comme à Hydra cinquante ans avant. Le pouvoir des Words of Love, c’est de rendre les amours mortes immortelles. So long, Marianne Ihlen.


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