Je bâille. Tu bâilles. Il bâille. Il en va ainsi des samedis de brumes épaisses où le jour ne semble pas pouvoir sortir de sa nuit. On a la cosse. Ce qui, en langage familier, définit un état agréable de paresse, une flemme où l'on flotte, le sourire aux lèvres et le pas mal assuré. Et surtout on bâille. Sans arrêt. Ce qui est très joli, c'est que le bal de la bâille est contagieux et multiplie les cavaliers. Je bâille, tu bâilles. Je reste au lit, tu restes au lit.

D'accord, samedi dernier, tout le monde n'a pas bâillé. A Genève, des valeureux du pavé ont sué en rangs serrés et je connais un quadra dynamique qui peut être fier de ses 29 minutes et 47 secondes pour 7,3 kilomètres de descentes et de montées. Là, à la mythique Course de l'Escalade, cris et ahanements, tenues fluo et déguisements ont résolument électrifié la journée. Bâillement prohibé.

Mais entre Lausanne et Vevey, on pouvait planer. Mood parfait pour entrer en Baladie. Alex Baladi est un auteur de BD libano-genevois dont le bel univers, étrange et décalé, touche peu terre. A l'Atelier 20, à la rue veveysanne des Marronniers, l'artiste propose une «Course» lui aussi. Mais ses chevaux sont ailés et ses jeunes filles, des nuées. Pas seulement. Parmi ses 40 dessins exposés, il y a encore de la bidoche échouée, car Baladi, qui a beaucoup voyagé et connu des réalités secouées, n'est pas un niais. A Vevey, on peut voir ses paysages intérieurs jusqu'au 24 décembre. Joyeux Noël.

Dimanche, même les plus évaporés dont je faisais partie, ont méchamment atterri. Les scores du Front national, en France, ont de quoi réveiller un bataillon entier. En soi, six régions aux mains de ces excités de l'ordre bien ordonné est déjà glaçant. Mais lorsque les statistiques nous apprennent que 30% des électeurs du FN ont entre 18 et 30 ans, on n'a plus du tout envie de bâiller. Ça resserre les chairs, comme on dit. Et l’on essaie de comprendre pourquoi jeune peut rimer désormais avec réac.

Une affaire de valeurs ou une affaire d'avenir (mieux) assuré? Plutôt d'embauche, d'après les analyses autorisées. Travailler, c'est important, bien sûr, je ne vais pas dire le contraire, moi qui adore mon métier. Mais je ne confierais pas à Marine & Co, le soin de me trouver du boulot. Ni à l'UDC d'ailleurs. J'irais plutôt me coucher. Et rêver à un monde où on n'a pas besoin de vendre son âme pour remplir sa panse.

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