Revue de presse

Marini, le pensionnat de la honte

Les témoignages font froid dans le dos. Mais le silence qui a longtemps été imposé par le Vatican sur les dérives sexuelles dans le clergé est tout aussi choquant

«J’ai honte»: à la une du Matin ce mardi, l’évêque de Genève, Lausanne et Fribourg s’affiche comme dans un acte de contrition, les yeux rougis, le visage défait. Des maltraitances et des abus sexuels «graves et répétés» sur des enfants ont bien eu lieu à l’Institut Marini, ancien pensionnat catholique à Montet (FR): le rapport des historiens chargés par Mgr Charles Morerod de faire la lumière sur ces faits est «sans concession», selon le Forum radiophonique de RTS Info, avec des «enfants qui n’avaient aucune chance face à l’Eglise».

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Au quotidien orange, l’évêque le répète: «J’ai honte. Tous les prêtres ont honte.» Sans comprendre toutefois «ce qui a pu se passer» dans l’esprit des abuseurs. Et médusé face «à toute cette souffrance qu’ils ont fait subir». Les réponses, il dit aussi qu’il ne les aura jamais et qu’après avoir «rencontré Jean-Louis», le Genevois par qui le scandale est arrivé et qui a forcé le diocèse à enquêter sur ce glauque passé, il a «dû intégrer», il a «dû digérer». Pour lui, «c’est une faute très grave de ne pas avoir agi avant».

Dans son éditorial du jour, 24 heures tente de tirer «les leçons» de ce «demi-siècle d’abus», car «le rapport présenté hier fait froid dans le dos. Les chercheurs décrivent […] des enfants déracinés d’un terreau familial que l’on juge malsain et que l’Eglise se doit de remettre sans ménagement dans le droit chemin.» Et de louer le fait que «les mentalités», après le soulèvement de la «chape de plomb», aient «évolué vers une reconnaissance des victimes». Mais «les abus sexuels, eux, n’ont pas disparu avec la désertion des églises et des confessionnaux. Et aujourd’hui, c’est moins au cours de catéchisme que sur Internet que les enfants sont en danger. Sommes-nous assez vigilants pour éviter un scandale dans cinquante ans?»

Mgr Charles Morerod «avait les larmes aux yeux lorsque plusieurs victimes sont venues lui serrer la main à l’issue de la conférence de presse», relève pour sa part La Liberté de Fribourg. Il faut dire qu’il est plutôt dur d’avaler que «le premier souci des autorités épiscopales et du comité de direction de Marini», à l’époque, était d'«éviter le scandale» qui pût «égratigner l’image de l’Eglise». «Cette stratégie du silence était conforme aux directives du Vatican sous peine d’excommunication», précise l’historienne Anne-Françoise Praz. Pour elle, «l’absence d’un discours public sur la sexualité» a aussi «renforcé les tabous»: «Les enfants n’osaient pas parler et l’entourage hésitait à dénoncer, craignant de s’attaquer à un prêtre.»

Le quotidien fribourgeois livre également quelques extraits des témoignages des 14 personnes qui «ont accepté de rouvrir une page douloureuse de leur vie fermée depuis plus de soixante ans». Ne donnons que celui-ci: «Ces actes se passent le dimanche après midi, durant la pause chez l’abbé. Je me rends chez lui pour chercher 50 centimes pour une semaine de travail, une bonne occasion pour me posséder. Tout se passe dans sa chambre, oui, et je ne vous dis pas le reste.» Ce que Mgr Morerod déplore avec amertume sur RTS Info, en disant que «l’Eglise catholique avait trop de pouvoir».

Le portail catholique suisse Cath.ch confirme qu'«il fallait à tout prix […] protéger l’image de l’Eglise. Et les directives vaticanes dès le XIXe siècle exigeaient le secret absolu sur ces affaires. L’Eglise était alors secouée par la perte des Etats pontificaux, par le danger croissant représenté par des idéologies qu’elle combattait: la sécularisation, le libéralisme et le socialisme.» Alors, le reste passait au second plan: «Il fallait traiter ces affaires à l’interne, selon les instructions vaticanes précises concernant les fautes sexuelles commises par les membres du clergé.»

Sur sa page Facebook, enfin, Charles Morerod reconnaît que «c’est loin d’être suffisant» et que «ce n’est pas fini, mais cela au moins a été possible grâce à la rencontre avec des victimes qui [lui] ont assez ouvert leur cœur» pour qu’il «puisse entrevoir la profondeur de leur souffrance…». Une victime y écrit en commentaire ces mots sans fard: «Cette sinistre résurgence résonne dans mon âme sanguinolente et ma personne marquée au fer rouge de cette violence qui m’a été faite.» Et ils sont bien quelques-uns à remercier l’évêque pour son «honnêteté», en ajoutant: «Que Dieu vous garde. Je prie pour vous.»

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