La crise du logement à Genève est récurrente, malsaine et devient politiquement très sensible. Le conseiller d’Etat Mark Muller, connu pour son franc-parler et son combat contre le marasme du marché du logement, se retrouve symboliquement pris dans la tourmente. Il occupe un appartement avantageux en plein cœur de Genève, protégé par une réglementation ubuesque qu’il ne cesse de dénoncer. Légalement, il est dans ses droits mais, politiquement, le voilà exposé à la vindicte populaire, quelques mois à peine après que son département a reconnu une gestion pour le moins laxiste du Service de la Gérance immobilière. Peu importe sa bonne foi, pour ses détracteurs Mark Muller a manqué de sens politique en acceptant de signer un contrat dont le loyer est manifestement trop bas.

Mais on aurait tort de n’y voir qu’une maladresse personnelle et morale. Des centaines de Genevois, toutes classes sociales confondues, jouissent de privilèges comparables. Ce bail, si particulier, est exemplaire d’une situation générale qui perdure depuis très longtemps. A Genève, le marché du logement est dual. Les loyers régulés échappent aux mécanismes de l’offre et de la demande et surprotègent les locataires contre toute forme de hausse des loyers, indépendamment de la situation sociale et économique des résidents. Le second marché, dit libre, est si rare et difficile à développer qu’il conduit à une forme de pénurie qui se paie par des prix très élevés. Non seulement la pénurie de logements à Genève s’auto-alimente d’elle-même mais elle dissuade les promoteurs, favorise les passe-droits et rend quasi impossible la mobilité. Les locataires anciens, comme les régies, se satisfont de rentes de situation qui bénéficient à de larges couches de la population au détriment des nouveaux arrivants.

Si tout marché doit être régulé et les abus combattus, toute forme de limitation artificielle des loyers ou des possibilités de construire et rénover crée les conditions d’une crise du logement qui finit par se généraliser et entrave le développement d’une ville tout entière. A Genève, plus qu’ailleurs, la pénurie et ses anomalies dans le prix des loyers découlent de lois et dispositions légales qui se sont empilées sans remettre en cause les acquis injustifiés. De fait, le loyer de Mark Muller est anormal dans sa rationalité économique et constitue l’avatar politique d’un écosystème urbain que l’on a voulu protéger en coupant son lien ombilical avec le marché de l’offre et de la demande. ö Page 9