Télévision

Au Maroc, le tutoriel de la honte

La chaîne 2M a récemment prodigué des conseils beauté aux femmes battues pour les aider à masquer leurs ecchymoses. Tollé sur les réseaux sociaux

Battues, mais toujours belles. Au Maroc, une émission didactique pour femmes victimes de violences domestiques a récemment provoqué l’indignation sur les réseaux sociaux. Diffusés le 23 novembre, soit deux jours avant la journée contre les violences faites aux femmes, les «conseils camouflage» ont été intensément critiqués jusqu’à forcer la chaîne télévisée publique 2M à présenter des excuses. Une pétition circule actuellement sur change.org pour que la Haute Autorité de communication audiovisuelle réagisse.

Le téléspectateur croit rêver, et pourtant. Au programme de l’émission Sabahyate ce matin-là: la beauté version ecchymoses. «Un sujet dont on aurait aimé ne pas parler, mais la réalité est ce qu’elle est», avertit la présentatrice Lilia Mouline. Un jingle de fond et la caméra se balade sur le plateau. Pinceau à la main, la maquilleuse s’affaire sur les pommettes tuméfiées d’un modèle étendu, le visage fermé. «Après les coups, cette partie est encore sensible, n’appuyez pas trop fort», conseille-t-elle nonchalamment, avant de suggérer l’usage d’un fond de teint à pigments «jaunes et non blancs», pour mieux masquer le rouge noir des bleus. A l’attention des âmes sensibles, la présentatrice précise que ce ne sont que des «effets cinématographiques» et non de vraies blessures. Ouf!

«Nous vous souhaitons des jours meilleurs»

A la fin de la séquence, l’animatrice lance tout sourire: «Nous espérons que ces conseils beauté vous aideront à aller de l’avant dans votre vie quotidienne. Nous vous souhaitons des jours meilleurs.» Là, le téléspectateur reste sonné.

«J’imagine le plateau où toute une équipe assiste, incrédule, à ce tournage absurde sans broncher… J’ai honte pour les présentatrices Samira El Beloui et Lilia Mouline, et pour cette chaîne qui ne prend pas ses responsabilités et pense résorber la violence par quelques gouttes de fond de teint. Femmes marocaines, laissez vous taper dessus, 2M vous aide à camoufler votre misère», s’insurge l’entrepreneuse Radia Cheikh Lahlou sur Facebook.

Excuses tardives

Face à la polémique, la direction de 2M a finalement condamné l’émission vendredi 25 novembre, la jugeant «complètement inappropriée, compte tenu de la sensibilité et de la gravité du sujet» et en «totale contradiction avec la ligne éditoriale de la chaîne».

Lilia Mouline a, quant à elle, déclaré au site marocain Yabiladi avoir voulu «donner des solutions à ces femmes qui mettent leur vie sociale de côté pendant une période de deux à trois semaines, le temps que leurs blessures disparaissent». Selon elle, «ces femmes ont déjà été soumises à une humiliation morale et n’ont pas besoin de subir le regard d’autrui». «Ça s’appelle un couac, un bug, une faute. Et il aura fallu trois jours pour entendre des excuses #yaduboulot #Maroc», déplore @terriennesTV5. Selon une enquête de la Fédération de la ligue démocratique des droits des femmes en 2015, 15% des Marocaines subissent des violences physiques.

«La bêtise ne se camoufle pas»

Mais quel conseil, sinon celui du silence, donne-t-on aux victimes? Pour @NabilZairig, «ce que 2M a réalisé avec ce show télévisé est symptomatique de notre société: quand on ne peut pas résoudre un problème, on le dissimule.» «La bêtise, elle, ne se camoufle pas», déplore encore @Commentatrice.

L’arrivée de la violence conjugale banalisée sur un plateau télévisé donne la nausée. Le ton «trucs et astuces» et l’ode à la beauté illusoire aussi. Mais ce qui choque encore davantage, c’est la mise en scène de la femme, comme modèle à la parole confisquée. Même au paroxysme de la violence, même sous le fard et la poudre, elle reste un objet.

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