Opinion

Martin Luther King contre «le silence des braves gens»

OPINION. La non-violence prônée par Martin Luther King, assassiné il y a cinquante ans, ne doit pas nous faire oublier son message de l'action politique nécessaire au changement, écrit le théologien Henry Mottu

Il y a cinquante ans, le 4 avril 1968, le pasteur Martin Luther King était assassiné à Memphis, Tennessee. Mais qu’il est facile de célébrer les prophètes une fois morts! King était avant tout un prophète de la justice pour son peuple par l’instrument de la non-violence, un prophète qu’évoque Serge Molla dans un beau livre qui vient de paraître.

J’ai relu à cette occasion la célèbre «Lettre de la prison de Birmingham» du 16 avril 1963 adressée à huit pasteurs protestants et à un rabbin d’Alabama, tous Blancs, tous de bonne volonté, mais qui critiquaient ce qu’ils appelaient «l’extrémisme» du pasteur noir. Or, King les exhorte à sortir du «silence consternant des braves gens» («the appalling silence of the good people»). Il se dit en fait déçu par le silence des Blancs modérés, et en particulier par ces conducteurs spirituels trop prudents. Le pire dans cette affaire de ségrégation n’est pas, dit-il, les actes et les paroles des méchants, mais le silence des justes.

Nous ne pouvons rien faire!

Or, voici ce qui me paraît pouvoir nous inspirer aujourd’hui. D’abord cette conviction que «toute injustice, où qu’elle se produise, est une menace pour la justice partout ailleurs» («injustice anywhere is a threat to justice everywhere»). Cette remarque ne peut-elle pas nous aider dans notre impuissance à changer quoi que ce soit, à nous montrer concrètement solidaires des tragédies au loin, en Syrie, au Yémen, au Proche-Orient? Et le pasteur prisonnier d’ajouter: «Nous sommes pris dans un réseau de relations mutuelles auquel nous ne pouvons échapper; notre destinée commune est un vêtement sans couture.» Nous ne sommes pas une île; même la Suisse qui se prétend être au-dessus de la mêlée ne peut se laver les mains des injustices commises auprès et au loin; nous sommes affectés par l’injustice. Ce serait peut-être la première chose à avouer, avant toute action ou tout don de soi ou en argent: nous reconnaître comme affectés. Car ce qui me frappe aujourd’hui, outre l’individualisme forcené, c’est la fermeture des esprits, l’indifférence, le «à quoi bon». Nous ne pouvons rien faire! C’est ce que j’entends chaque jour. Mais c’est faux. Les personnes et les institutions qui luttent contre la torture, contre les armes nucléaires, contre les mines antipersonnel finiront un jour par vaincre. Voyez le credo de King à Oslo lors de la remise du prix Nobel de la paix: «Je crois que les êtres humains qui vivent pour les autres parviendront un jour à rebâtir ce que les êtres inspirés par l’amour de soi ont détruit.» Nous avons besoin de cette foi.

King n’était pas ce gentil prédicateur qu’on a cru voir dans son appel à la non-violence, mais un extrémiste de l’amour

«Les humains qui vivent pour les autres parviendront un jour à rebâtir…» Cet horizon d’espérance nous manque. «Un jour…» Or cette espérance était constitutive de la foi de King. Il y a l’aujourd’hui, certes bien souvent décevant, mais il y a un demain possible. Sans un large horizon, sans cet horizon universel, nos yeux risquent de se dessécher, nos gestes se font trop courts, nos actes échouent, à peine ont-ils été risqués. Il faut du souffle pour contrer l’injustice. La bulle du moi n’est pas tout, il s’agit de prolonger le temps en durée et en raison de vivre et de mourir. Un jour… nos mains toucheront enfin le but, qui est l’Ultime et que les chrétiens et les Juifs appellent Royaume de Dieu. «Un jour…» Nous avons bien besoin de cette espérance, au moment où, semble-t-il, les écoles sont à nouveau largement ségréguées dans le sud des Etats-Unis, y compris les églises (!), les quartiers se trouvent à nouveau victimes de la color line, la «frontière de la couleur», les Blancs qui le peuvent déménagent au Nord. La tragédie de Martin Luther King est qu’il a en fait échoué. Certes, et c’est bien pourquoi il faut s’accrocher à ce «mais un jour»…

Un prédicateur politique

King n’était donc pas ce gentil prédicateur qu’on a cru voir dans son appel à la non-violence. Il n’était pas un modéré des bonnes relations, mais un extrémiste de l’amour. Il écrit dans cette même lettre de la prison de Birmingham: «Jésus-Christ était un extrémiste de l’amour, de la vérité et du bien, et s’était ainsi élevé au-dessus de son entourage. Aussi, après tout, peut-être le Sud, notre pays et le monde, ont-ils grandement besoin d’extrémistes créateurs.» Alors que nos modérés l’avaient traité d’extrémiste, King retourne l’argument et répète qu’il s’agit d’agir maintenant, que l’action directe est le seul moyen de faire changer les choses, que la désobéissance civique est plus civique que les atermoiements. Et je réfléchis maintenant à nos prédications et nos attitudes: où se trouve le jugement de ce monde? Où est passée l’accusation? Où donc se cache la prédication politique? Car King avait une prédication politique et il s’était trouvé à la fin solidaire des éboueurs de la ville de Memphis. Or, quant à nous, nous ne dérangeons plus personne. Ne serait-ce pas parce que nous n’avons pas assez rêvé?

Sur la plaque déposée sur le lieu de son assassinat à Memphis se trouve cette citation biblique (Genèse 37,19-20): «Voici venir l’homme aux songes. C’est le moment! Allez! Tuons-le… et nous verrons ce qu’il advient de ses rêves!» King est mort, son rêve demeure.

Lire également: Martin Luther King-Malcolm X: une dualité historique


A lire:

«Martin Luther King, prophète» de Serge Molla, Genève, Labor et Fides, 2018.

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