Regretter que le «politiquement correct» disparaisse ne faisait pas jusqu’ici vraiment partie de mes préoccupations. Mais cela est en train de changer; encore faut-il s’entendre sur ce que signifie cette expression. Pour beaucoup, elle est synonyme de «langue de bois», et je n’aime pas manier cette langue-là. Je n’aurais donc aucune raison a priori de déplorer la disparition du «politiquement correct» si l’on en reste à cette définition. Mais de quoi parle-t-on en réalité?

Ceux qui se félicitent de la voir disparaître tombent le masque et démontrent que la haine du «politiquement correct» dissimule des intentions qui n’ont pas grand-chose à faire avec le «parler vrai».

Foin des nuances, place à la brutalité des propos

Un exemple? Viktor Orban, premier ministre hongrois, salue avec l’élection de Donald Trump la fin du «politiquement correct». On en déduit qu’il pratique le contraire de ce mode d’expression et qu’il illustre – avec d’autres – ce qui va désormais le remplacer.

Il faut donc s’intéresser à son propre mode d’expression, pour en avoir une illustration: «… selon la perception hongroise, chaque migrant, chaque migrant, signifie un risque d’atteinte à la sécurité publique et de terrorisme.» Voilà qui nous éclaire sur les intentions de cet adepte du parler vrai. Foin des nuances, place à la brutalité des propos et à la désignation du bouc émissaire.

Et que dire du genre de propos tenus par celui dont Orban salue l’élection et qui pratique lui aussi, ce fameux «parler vrai» dont on se gargarise aujourd’hui? Doit-on vraiment saluer avec satisfaction le fait que désormais, il est normal de déclarer publiquement: «Comment peut-elle satisfaire son pays si elle ne satisfait pas son mari?»

Pas un combat pour la liberté d’expression

On remarquera par ailleurs que le langage direct à ses limites lorsqu’il s’agit d’éviter une question gênante posée à Donald Trump: «Je ne connais rien de David Duke, je ne connais pas ce groupe (Le Ku Klux KIan) […] Vous ne voudriez pas que je condamne un groupe dont je ne connais rien. Il faudrait que je me renseigne». On a beau se déclarer ennemi du politiquement correct, la langue de bois peut toujours servir lorsque l’on n’a pas envie de répondre…

Les exemples de ce genre sont nombreux, mieux vaut s’arrêter là. Les opposants les plus virulents au politiquement correct ne militent pas pour la liberté d’expression, ils se battent pour une véritable idéologie, celle du parler sans limites, sans tabous mais aussi sans égard ni respect.

Ils usent et abusent du mot «bisounours» qui leur sert à qualifier toute personne qui milite pour un minimum d’éthique dans le débat politique. Ils sont aussi bien sûr contre les «élites», responsables désignées du désamour des citoyens à l’égard de leurs institutions et de leurs responsables politiques.

Les élites plus nécessaires que jamais

Et pourtant, nous avons besoin plus que jamais d’élites au sens que leur donnait l’Académie française en… 1798: «Ce qu’il y a d’excellent en chaque genre, de plus digne d’être choisi.» Nous avons besoin de personnes qui acceptent de reconnaître la complexité du monde et des problèmes à résoudre, qui soient capables d’en saisir les différentes facettes et d’en formuler les lignes d’actions pour le futur.

La communication suit la pensée, elle n’est pas censée la précéder! Notre système démocratique ne peut fonctionner de manière satisfaisante si le processus de formation de l’opinion publique ne se déroule pas correctement. Comment pourrait-il le faire si l’on dénie au discours politique le droit à la nuance, à l’explication raisonnée, à la confrontation des positions dans le respect de la dignité des personnes?

C’est pour moi la vraie signification du politiquement correct, celui que je ne souhaite pas voir disparaître.


Martine Brunschwig Graf est présidente de la Commission fédérale contre le racisme, ancienne conseillère d’Etat libérale genevoise (1993-2005) et ancienne conseillère nationale (2003-2011). 

Lire le point de vue opposé: Elisabeth Lévy: contre le politiquement correct, le «droit de voir»

Le Temps publie des chroniques et des tribunes – ces dernières sont proposées à des personnalités ou sollicitées par elles. Qu’elles soient écrites par des membres de sa rédaction s’exprimant en leur nom propre ou par des personnes extérieures, ces opinions reflètent le point de vue de leurs autrices et auteurs. Elles ne représentent nullement la position du titre.