Aux Etats-Unis, il est beaucoup question, ces jours, du massacre racial de Tulsa de 1921. Il y a cent ans, les 31 mai et 1er juin, près de 300 Afro-Américains ont été lynchés par des émeutiers blancs lors de violents heurts, qui se sont également soldés par la destruction de plus de 1250 bâtiments et le placement de milliers de Noirs dans des camps. Le «Wall Street noir», surnom de cette communauté aisée du quartier de Greenwood, a été anéanti, comme par volonté de tuer dans l’œuf tout symbole de réussite et d’émancipation chez des familles noires, dans une ville alors en plein boom pétrolier.

A ce drame national est venu s’en greffer un autre: une amnésie quasi collective. Pendant des décennies, jusqu’à tout récemment, le massacre de Tulsa était ignoré, tabou, effacé des mémoires, absent de l’enseignement dans les écoles. A cause d’un cocktail de facteurs: mentalité de suprémacisme blanc ou honte d’un côté, syndrome de stress post-traumatique de l’autre.

Notre article: Le poids du massacre de Tulsa, cent ans après 

Sortir le drame de l'ombre

En se rendant à Tulsa ce mardi pour commémorer le massacre, Joe Biden contribue à le sortir de l’ombre. L’an dernier, de nouvelles fosses communes ont été découvertes et le maire de la ville semble déterminé à vouloir localiser et identifier d’autres victimes. Trois survivants, de 100, 106 et 107 ans, ont par ailleurs récemment témoigné de la terreur vécue devant le Congrès, en demandant reconnaissance et réparation. Dans une Amérique qui peine à regarder son passé en face, ce pas-là n’a toujours pas été franchi. Des descendants des victimes se sentent d’ailleurs exploités par la commémoration du massacre. Mais le drame de Tulsa n’est au moins plus ignoré.

Le risque de l'amnésie partielle

Son héritage reste lourd. Difficile de ne pas faire le lien avec la situation actuelle des Afro-Américains, encore trop souvent l’objet de discriminations et victimes de brutalités policières. Mais il y a une différence de taille: aujourd’hui, l’amnésie collective n’est plus possible. Joe Biden a reçu il y a quelques jours la famille de George Floyd, un an après son asphyxie sous le genou d’un policier blanc, Derek Chauvin. Un drame médiatisé grâce aux passants qui avaient filmé l’agonie de l’Afro-Américain et à la puissance des réseaux sociaux. Ce sont d’ailleurs ces images qui ont été au cœur du procès.

Cette visibilité peut être un antidote efficace à l’oubli. Mais depuis la mort de Floyd, d’autres Afro-Américains sont décédés injustement, parfois dans l’ignorance. Une amnésie partielle peut encore frapper. Ou, pire, la banalisation de crimes racistes. Une raison de plus d’écouter les survivants et les descendants des victimes du massacre de Tulsa. Car comme le disait William Faulkner: «Le passé n’est jamais mort. Il n’est même pas passé.»