Parce qu'ils auraient eu tous deux cent ans cette année, Jean-Paul Sartre et Raymond Aron sont célébrés en même temps ces jours-ci en France. Journaux et revues retracent leur parcours respectif, évoquent et commentent leur croisement, donnent la parole à leurs partisans et adversaires pour une nouvelle polémique politico-philosophique semblable, quant aux arguments échangés, à celle de toujours et, quant au ton, à peine moins virulente. A quelques exceptions près, cette revisitation reste de l'ordre du règlement de comptes, chacun défend son «camp», pour employer le mot de Nicolas Baverez, le biographe de Raymond Aron: «Aron s'est rarement trompé, et surtout n'a jamais manqué au camp de la liberté.» Il s'agit en l'occurrence de la liberté politique au sein des démocraties par opposition à la prison communiste et non de la liberté comme aventure de l'homme moderne d'un Sartre qui, lui, ne se préoccupe pas toujours des libertés concrètes des hommes concrets. Sartre et Aron symbolisent tous les malentendus du XXe siècle, le succès médiatique de leur centenaire révèle la persistance des émotions qu'ils ont suscitées. Ce journal a publié leurs deux portraits amicaux, de Raymond Aron, par Olivier Meuwly, le 3 mars, et de Sartre par Michel Contat, le 10 mars. Voici une revue de presse du match qui déchire encore les supporters.

Dans L'Express, Jean-Claude Casanova, le directeur de la revue Commentaire qui fut l'un des assistants d'Aron, et Michel Contat, l'un des biographes de Sartre, se livrent à un combat impitoyable de légitimité et d'honneur. Cela commence avec l'Allemagne. Aron est parti à Londres, dit Casanova, «parce qu'il n'analyse pas le conflit sous l'angle de la rivalité franco-allemande mais bien dans une perspective mondiale. Le clivage est selon lui idéologique, il traduit l'affrontement du national-nationalisme et des démocraties.» Contat objecte: si Sartre ne fait pas le choix de Londres, c'est qu'il est prisonnier en Allemagne. Quand il rentre, il met sur pied un mouvement de résistance. «Si la résistance consiste à discuter dans un café, alors il y a beaucoup de résistants en France!» répond Casanova.

Partie comme elle est, la conversation tourne au concours de beauté. Sartre s'est trompé sur à peu près tout, dit Casanova à un Contat qui réplique hautement: «C'est très difficile aujourd'hui de décider qui, de Sartre ou d'Aron, a raison aux yeux de l'Histoire parce que nous sommes en plein dedans. Qui nous dit que l'empire dominant aujourd'hui, les Etats-Unis, ne deviendra pas un régime autoritaire sous les coups du terrorisme international?» Le devin n'est pas dans la salle mais les sympathisants gardent pour eux cette phrase à succès d'un intellectuel dont le nom s'est perdu en route: «Il vaut mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Aron.» En d'autres termes, l'histoire est à rêver plutôt qu'à penser.

La proposition n'est plus d'époque. Mais, comme l'observe Jean-François Sirinelli dans Le Monde des Livres, «la querelle d'image entre les deux hommes a toujours été tributaire du climat idéologique et du contexte historique. D'où deux phases très tranchées: longtemps Raymond Aron souffrit d'un réel ostracisme de la part d'une large part du milieu intellectuel, tandis que l'astre Sartre y rayonnait. Puis, au début des années 1980, on observa une sorte de retour des cendres de Camus – lui aussi en partie ostracisé vingt ans plus tôt, – tandis que commençait pour Sartre une manière de descente aux Enfers au moment même où Raymond Aron, après sa mort, gagnait directement le paradis des penseurs. Ce fut donc toujours, mais à tour de rôle, au regard du milieu intellectuel, l'hallali pour l'un et le Walhalla pour l'autre».

Quand il n'est pas sous la pression contraire d'un sartrophile, Jean-Claude Casanova prend de la distance, se relâche un peu: «Aron n'a pas compris Mai 68, c'est sa limite», confie-t-il à la journaliste du Monde, Marion von Renterghem. «Il est à l'aise pour analyser les questions politiques, économiques, diplomatiques ou stratégiques. Moins quand il s'agit d'un malaise social, à interpréter en termes de génération et de culture. Il est trop préoccupé des conséquences».

Dans une interview aux Echos Pierre Hassner, qui fut également l'assistant d'Aron, répond à la question nostalgique inlassablement répétée: «quelles seraient les grilles de lecture d'Aron aujourd'hui», «que penserait-il de ceci ou de cela»? «L'apport d'Aron, répond-il, c'est vraiment dans la méthode pour comprendre le monde qu'il faut le chercher, pas ce qu'il aurait pensé du monde d'aujourd'hui, très différent. A son époque, elle lui a permis d'être celui qui a le mieux compris la guerre froide. Sa formule «paix impossible, guerre improbable» s'est révélée la plus juste.»

Souvent qualifié de «meilleur élève d'Aron», Hassner se sent libre de ne pas donner dans l'aronisme. Il évoque en particulier ce dilemme au cœur même du conflit Sartre/Aron: «Etre réaliste, disaient les sympathisants de Sartre, c'est se mettre à la place des politiques et renoncer à tout ce qui est radical. Même un centriste comme Etienne Borne se moquait de Raymond Aron qui, selon lui, dépensait tant de talent à montrer que les choses ne peuvent pas être autrement qu'elles sont! La question est ouverte: cette façon d'être est-elle fondamentalement conservatrice ou permet-elle, en guidant l'action, de changer le cours des choses?» Et Hassner de citer Sartre, selon les souvenirs de Simone de Beauvoir: «Mon petit camarade, pourquoi as-tu peur de déconner?»

C'est dans Le Figaro, le journal auquel a longtemps collaboré Aron, que les plaidoyers à charge et à décharge sont les plus colorés. Sartre y est attaqué sans pitié et sous tous les titres. En tant qu'écrivain: «Dans le fond, le romancier Sartre cherchait surtout à épater le bourgeois. Lecteur très habile de Hemingway et de Dos Passos, orfèvre d'une écriture blanche, sans apprêt, comblant son manque de lyrisme par un travail acharné, il semble qu'il y soit parvenu. Il a droit à une statue de sable.» (Sébastien Lapaque). En tant que penseur politique: «Ceux qui doutaient des félicités éternelles du paradis soviétique, ou de l'ignominie naturelle de la société américaine, étaient jetés à jamais dans les poubelles de l'histoire. En ces lieux inconfortables, ils menaient honteusement carrière en Scapin de la bourgeoisie, interdits de séjour au Café de Flore et obligés de servir la soupe – comble de l'horreur! – à Raymond Aron qui faisait figure de bête faramine dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés.» (Pierre Marcabru). «Le malheur de Sartre est que le chiendent de l'oubli ronge les milliers de pages qu'il a pu écrire sur l'engagement et contre la littérature «bourgeoise», de Baudelaire à Mauriac. Comment en serait-il autrement puisque les pères Fouettard ont disparu de l'horizon et que la politique de Sartre dépendait de ces valeurs dont il souhaite faire table rase et qui se sont écroulées toutes seules. Quel ennui, finalement, que cette société libérale où d'anciens maoïstes accueillent, pour se sauver, les capitaux d'un Rothschild au sein d'un journal (Libération) autrefois parrainé par celui qui voulait en finir avec le capitalisme.» (Paul-François Paoli).

Et encore: «S'il y a un héritage de Sartre, il ne réside pas dans sa pensée, qui n'est que rhétorique fuyante, mais dans «l'attitude» qu'il a exprimée à travers elle, forgée grâce à elle: celle d'un sophiste, usant de ladite «philosophie» à des fins de pouvoir – ou de contre-pouvoir, ce qui revient au même –, tout en y mêlant ce que, en France, on attend des intellectuels: la manifestation d'une certaine générosité spectaculaire. Et si Sartre n'avait jamais été que le plus talentueux de nos grands idéologues?» (Patrice Bollon).

Contre Aron, la charge est moins mauvaise mais sans appel tout même. Elle provient du camp néolibéral, par la plume de Guy Sorman notamment, pour qui Aron est coupable d'«une certaine fascination pour le marxisme». «Tout à sa querelle sur le terrain de son adversaire, Aron n'intériorisa-t-il pas la doctrine marxiste du primat de l'économie? La défense des droits de l'homme dans le camp soviétique l'intéressa moins que l'industrialisation.» Mais surtout, écrit Sorman, «tout à ses dissections, Aron ne vit pas plus arriver la renaissance capitaliste thatchéro-reaganienne des années 1980, devenue un modèle universel jusqu'à l'Inde ou le Brésil, ni la faille mortelle du modèle soviétique… Aron ne fut pas un éclaireur de la nouvelle réalité économique, la mondialisation libérale… Ceux qui tentèrent, au début des années 1980, d'annexer Aron à cette révolution libérale furent traités d'optimistes, ce qui n'était pas un compliment… Il n'est pas le guide des combattants de la liberté.»

En effet, dit Pierre Hassner, dans un autre contexte: Aron était un «anti-utopiste».

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.