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Maupassant téléporté dans les locaux de la rédaction du «Temps»

Le roman «Bel-Ami» a servi de base à un travail de gymnasiens vaudois qui ont mesuré le fossé qui le sépare de la presse contemporaine

Assez rares sont les classiques de la littérature française qui mettent en scène le monde du journalisme. Parmi eux, le roman réaliste Bel-Ami (1885), de Guy de Maupassant (1850-1893). Comme il est toujours lu dans les classes de maturité en Suisse romande, la rédaction du Temps avait reçu le 12 mars dernier une classe du Gymnase de Pully-Chamblandes (VD), escortée de son enseignante de français, Muriel Matthey, qui l’avait précisément mis au programme du bac.

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Après avoir assisté à la conférence de rédaction et visité les locaux de la newsroom du pont Bessières en vue de se rendre compte de ce qu’est le journalisme contemporain et de le comparer avec le fonctionnement de la presse à la fin du XIXe, les élèves ont posé de nombreuses questions au soussigné: sur le fonctionnement d’une rédaction, la formation des journalistes et le basculement qu’opère actuellement la presse vers le modèle numérique, entre autres.

Après cette expérience «extra-muros», les gymnasiens devaient rédiger une dissertation abordant les relations entre presse et pouvoir, la structure d’un journal, la déontologie et la place des femmes dans la profession et dans les articles. A partir, bien sûr, du texte de Bel-Ami et de sa rédaction fictive, celle de La Vie française, qui possède d’ailleurs aujourd’hui sa propre page Facebook.

Depuis, les gymnasiens ont rendu leur copie, et Muriel Matthey nous a fait parvenir celle qu’elle jugeait la meilleure, rédigée par Mathilde Voyame, élève de la classe 2M1. Laquelle écrit: «Bel-Ami raconte l’ascension de Georges Duroy, un jeune homme ambitieux […] qui commence comme simple échotier et finira rédacteur en chef […], grâce à son charme, sa débrouillardise et son opportunisme.» Celui-ci connaît en effet très bien les rouages de la corruption et encore mieux la manière de profiter des femmes.

Cette dernière thématique est «bien illustrée par le personnage de Madeleine Forestier» dans Bel-Ami, poursuit la gymnasienne. Au journal, elle «rédige les articles de trois différents hommes sans jamais être citée […] et également le premier article de Duroy, qui lui permettra d’entrer dans le milieu.» L’intrigant s’adresse au mari de Madeleine, qui l’envoie vers son épouse, laquelle rédigera l’article pour Georges, «mais sans le signer»: «Va-t’en trouver ma femme, elle t’arrangera ton affaire aussi bien que moi. Je l’ai dressée à cette besogne-là»! Dressée.

Saint-Potin, le prof

Duroy ne s’arrêtera pas à cette fumisterie, et si «l’égalité hommes-femmes a beaucoup évolué, du moins en Suisse», estime Mathilde Voyame, les femmes, heureusement, sont aujourd’hui «autorisées à signer leurs propres articles», et leur place est de plus en plus importante dans la profession. Comme au Temps, où cela fait longtemps qu’on travaille sur la parité: les élèves ont notamment pu apprécier la valeur de notre baromètre en la matière.

Et la vérification des faits? Le manque de transparence dénoncé entre les lignes du roman serait aujourd’hui impensable. La gymnasienne en donne un exemple éloquent: «Lorsque Duroy apprend le métier auprès du dénommé Saint-Potin, surnom qui en dit long sur l’importance des rumeurs dans le journal, celui-ci préfère inventer les opinions de deux politiciens»: «J’en ai déjà interviewé cinq cents de ces Chinois, Persans, […] et autres, dit le texte. Ils répondent tous la même chose, d’après moi. Je n’ai qu’à reprendre mon article sur le dernier venu et à le copier mot pour mot.»

A l’époque, le métier était plus facile, du moins si l’on en croit les lignes corrosives de Maupassant. Et même s’il ne faut pas confondre fiction et réalité.

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