Exergue

Le mauvais procès fait à Fleur Pellerin

«On peut toujours apprendre ce qu’on ne sait pas, non ce qu’on croit savoir.» Gustave Thibon

Jérôme Cahuzac, ministre du Budget, a quitté le gouvernement français parce qu’il avait menti. Fleur Pellerin, ministre de la Culture, subira-t-elle le même sort parce qu’elle a dit la vérité? Prise au dépourvu quand il s’est agi de citer un titre de romans de Patrick Modiano, Prix Nobel de littérature, elle a reconnu «sans aucun problème», lors d’une interview sur Canal +, qu’elle ne lisait plus depuis deux ans, sinon «des notes, des textes de loi, les nouvelles et des dépêches AFP».

Pour cet aveu, certains ont demandé sa tête. Beaucoup auraient préféré qu’elle mente ou qu’elle fasse illusion plutôt que d’être la honte de la France – la presse étrangère bien sûr n’a pas manqué d’en rire. Le «Pelleringate» aura au moins révélé cette réalité: la transparence n’a pas plus de valeur que le mensonge, seule compte l’image vertueuse.

Ce procès en incompétence est injuste, ou en tout cas précipité. Avant d’hériter de la rue de Valois, Fleur Pellerin était au Commerce extérieur et au digital. Son bilan est bon. La jeune femme a accepté de devenir ministre de la Culture parce qu’elle y voit un prolongement de son travail sur l’innovation, qu’elle maîtrise les technologies numériques et leurs stratégies, enjeu majeur où ses prédécesseurs ont échoué.

Elle a accepté parce qu’elle se sent des affinités avec la culture, qu’elle est passionnée de musique (dix ans de piano) et que, contrairement à l’image qu’elle a donnée, elle est une lectrice avisée et originale. Elle cite Shakespeare en anglais et dans le texte pour se débarrasser des gêneurs, adore Baudelaire, le Hongrois Sandor Marai (qui peut citer un titre?) et connaît son Eschyle sur le bout des doigts de pieds «qu’elle peint en rouge cerise». Je l’ai appris en lisant le portrait enamouré de Yann Moix, dans Paris Match .

Si sa déclaration a créé un tel buzz, c’est qu’elle relève du sacrilège. Fleur Pellerin a ignoré «le caractère sacré de la littérature», comme l’écrit Claude Askolovitch qui parle de «barbarie». Elle a rompu avec la tradition des Commandeurs intimidants, dont Malraux reste le symbole. Elle n’a pas compris qu’en France l’idée de la culture était aussi importante que la culture elle-même. Elle n’a pas pris la mesure qu’elle n’était pas seulement à la tête d’un ministère mais qu’elle en était l’incarnation.

Adepte de l’économie de l’attention – la rareté n’est plus l’offre mais le temps disponible et la capacité de chacun à découvrir et s’intéresser aux œuvres – elle est déjà accusée de vouloir soumettre la culture à des algorithmes.

Son honnêteté pourtant dit l’inverse. Fleur Pellerin a échoué au test du Trivial Pursuit télévisé, et on le regrette, mais il se peut que ce soit justement en raison d’une connaissance intime de la lecture, dont la pratique nécessite du temps. Elle le sait. Il se peut qu’elle tienne la littérature suffisamment en estime pour préférer dire qu’elle ne sait pas plutôt que de balancer une fiche, formatée, elle, aux algorithmes. Il se peut que son ignorance soit une humilité, et sa maladresse une incitation à la lecture. Tant il est vrai que la rencontre d’un livre et d’un lecteur s’opère à la faveur d’une recommandation, d’une rencontre, d’un accident parfois mais jamais d’une obligation.

Il se peut que son ignorance soit humilité, et sa maladresse une incitation à la lecture

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