Il était une fois

Les mauvais scores de la «nation»

L’initiative de l’UDC sur la libre circulation des personnes a gagné par moins de 20 000 voix. Elle plonge la Suisse dans l’incertitude. Aurait-elle perdu par 20 000 voix, la voie bilatérale aurait continué son chemin, cahoteux, frustrant, difficile mais ouvert. Les votes serrés suscitent une catégorie particulière de commentaires: on remet en cause des tactiques, des choix de campagne, des positions individuelles coupables d’avoir fait «basculer» le résultat. L’image de la «bascule» décrit la physique d’une situation politique fragile. Elle en dit peu sur sa nature. Si 20 000 voix de plus auraient évité à la Suisse les ennuis à venir, elles n’auraient pas suffi pour conclure à un apaisement de la société suisse face au monde extérieur. Là est le nœud.

La succession de 50/50 en politique étrangère atteste d’une angoisse identitaire dans le monde tel qu’il va. La société suisse n’est pas la seule à l’éprouver mais elle est seule à pouvoir la manifester dans les urnes. La démocratie directe entre dans le domaine de plus en plus sollicité de la politique étrangère, notamment européenne. Dans ces conditions, il n’existe que deux pédagogies possibles: celle du primat de l’indépendance nationale et celle de la nécessité de l’interdépendance. Il est hasardeux de combiner les deux. Toutes les forces politiques qui ont essayé, en Europe comme en Suisse, n’ont réussi qu’à créer confusion et méfiance, des sentiments vite exploités par le camp de la préférence nationale, en apparence cohérent.

En Suisse, la pédagogie de l’interdépendance a de nombreux partisans, mais elle n’a pas la maîtrise de l’interprétation, la Deutungshochheit comme disent les Allemands. Elle ne s’est pas forgé un discours volontariste, systématique, sur les événements internationaux et régionaux, propre à fonder une manière d’être, de penser et d’agir collectivement. L’opportunisme, calé sur le réflexe neutraliste, l’en a empêchée. L’interdépendance implique la participation. La neutralité, motivée par l’existence historique de la domination, conduit à un retrait. Dans le temps long de l’après-guerre, elle s’est assouplie, on lui a ajouté un devoir de «solidarité» car, comme disait Denis de Rougemont, «neutralité oblige», mais elle est restée la clé de l’interprétation suisse du monde. Il revenait au Département des affaires étrangères de bricoler les outils diplomatiques d’une pseudo-participation, loin, le plus loin possible de l’électorat pour lequel ces «affaires étrangères» ne jouaient qu’un rôle secondaire, voire malfaisant.

Dans la plupart des pays qui nous entourent, le Ministère des affaires extérieures est le premier ou le deuxième en importance. En Suisse, il est le septième et le plus distancié du peuple, qui n’est pas tenu pour partenaire permanent.

Le flux des informations et des débats en circulation dans les autres départements entre le gouvernement, le parlement, les partis et le peuple n’a pas son équivalent aux Affaires étrangères. Sur les grandes questions comme la mobilité, l’énergie, les finances, l’économie, la famille, les Suisses évoluent. Ils n’évoluent pas sur la nation. Là, tout se passe comme si les constructions idéologiques du passé valaient pour l’éternité. Des votations majeures comme l’immigration, l’adhésion à l’ONU, à l’EEE, les trouvent donc divisés, affolés, impuissants à concevoir l’avenir et régulièrement repris sous l’hégémonie du modèle national traditionnel.

Des lobbies utilisent la politique étrangère pour défendre des intérêts, rien de plus normal. Cela ne fait pas encore une grille de lecture des relations avec le monde, ni un discours partageable avec l’ensemble des citoyens. On cherche à être bien avec l’Europe pour des avantages réciproques mais on ne la comprend pas. Un geste hostile à son égard comme celui de dimanche dernier n’est même pas perçu comme hostile et passible de représailles. Si elle se matérialise, la rétorsion sera «subie» par une Suisse «victime» mais elle ne sera toujours pas déchiffrée. Le principe européen cardinal de la libre circulation organisée n’est pas appréhendé pour ce qu’il est: une valeur attachée aux droits des individus; la configuration d’un espace continental d’égalité économique et sociale; le laboratoire du rapprochement culturel des nationalités européennes et de leurs cultures.

Postée sur le front extérieur, la diplomatie suisse offre les bons offices de l’Etat neutre à la Russie, la Géorgie ou l’Ukraine; elle s’engage pour la paix au Népal ou la prévention des mariages précoces au Tadjikistan. Mais elle a vu s’effondrer les bilatérales, son joyau, faute d’une médiation entre Lugano et Milan. Les chefs de la politique intérieure ne se sont pas commis en politique extérieure et celui de la politique extérieure a oublié de regarder l’intérieur. Leur commune étourderie, due à une répartition archaïque des tâches, a laissé grandir l’impression que le vote n’aurait pas de conséquences.

L’extérieur, pourtant, régit de plus en plus l’intérieur, on l’a bien vu dans les aventures du secret bancaire. Pour leurs bénéfices, les Etats collaborent à l’édification de normes communes. Reste que la pédagogie de l’interdépendance ne se fait pas toute seule. Il y faut un énoncé clair et convaincant, des plaidoyers appuyés sur la réalité du monde en devenir, des controverses fécondes, beaucoup de communication dans la durée. Si la Suisse veut éviter que sa politique extérieure devienne l’otage de la démocratie directe, le moyen est de se donner une doctrine plus solide et des voix plus fortes pour rallier les citoyens sur des scores de conviction plus que de hasard.